Un art martial martiniquais : le danmyé

    

     Jean-Louis André, professeur d'EPS met en pratique une expérience pédagogique, issue de trois universités d'été, et enseigne le DANMYÉ scolaire au lycée du Lorrain. L'historique explique les sources, les influences, les périodes d'interdiction et la renaissance du danmyé. C'est un combat où les lutteurs dialoguent avec le tambour et montrent plus les coups qu'ils ne les portent.

J. -L. A. : Premier art martial martiniquais, le danmyé ou ladja, est né du choc, de la rencontre de deux mondes. Les esclaves venus du Sénégal et d'ailleurs, transitant par l'ile de Gorée, ont créé un art de combat inspiré de la cérémonie initiatique le " n'golo ", cérémonie qui symbolisait le passage du monde de l'adolescence au monde adulte et qui consistait en un affrontement sous forme de lutte. La principale source d'inspiration est sans conteste le Lamb (lutte sénégalaise).
Ces combats de "majors" continuèrent cependant au cour des fêtes patronales ou au cours de combats "arrêtés". Cependant, après la départementalisation en 1948, des décrets municipaux interdisent la pratique du Danmyé.

La montée en puissance des groupes folkloriques durant les années 60, avec notamment le ballet martiniquais, remet au goût du jour ce sport de combat, au cours de joutes " chorégraphiées ".
Avec les années 70 et l'émergence des mouvements indépendantistes, le phénomène prend de l'ampleur, au point de devenir de plus en plus concret 30 ans après. De nos jours, des associations culturelles comme l'AM4 travaillent pour réactualiser les connaissances autour de cette activité. Par ailleurs, Sully Cally, en association avec Mme Jacqueline Rosemain, a effectué de nombreuses recherches sur cet art martial.

Il est à noter que le danmyé ne s'est développé qu'à la Martinique. La Guadeloupe, quant à elle, a donné naissance à une danse " le Lérose " et à un combat de bâton dit " mayolet ". Il existe divers lieux de pratique: les pitts et les soirées " bèlè " . Traditionnellement, la soirée commence par des combats de danmyé, puis le bèlè prend la relève et une véritable communion se poursuit toute la nuit. Enfin, la soirée se termine au lever du jour par le " ting-bang ".

C. D.: En quoi consiste cette activité ?
Un lutteur doit prendre le dessus, sur son adversaire, tout en respectant la cadence du monde sonore. Les coups doivent être retenus et portés sans intention de blesser. En effet, ils doivent être montrés plutôt que portés, sauf lorsqu'il s'agit de repousser l'adversaire pour refuser le corps à corps.
Comment luttent les adversaires? En étant au son et en se servant de la force de son adversaire.
Il faut porter les coups et se placer en respectant le rythme binaire du monde sonore. Si cette condition n'est pas respectée, le combat est arrêté et le lutteur fautif est disqualifié.

Dans quel espace se livre le combat ?
Les lutteurs déterminent l'espace de combat en effectuant une ronde au rythme du tambour (phase introductive du combat).
Puis chaque lutteur trace, à son tour un cercle invisible qui représente un espace magique. Toute personne qui pénètre dans le cercle est un adversaire.
Après avoir effectué la ronde, chaque lutteur se présente au tambouyé pour prendre sa mesure. C'est à ce moment que se joue la complicité entre le lutteur et le tambouyé, complicité qui peut permettre de gagner plus facilement le combat.
Durant la montée au tambour chaque lutteur essaie d'impressionner son adversaire en rivalisant de souplesse, de vitesse, de force et d'agilité.

Comment compter les points ? Le corps est la cible.
Coup de pied figure = 5 points, coup de pied buste = 3 points, coup de pied jambe = 1 point, coup de poings = 2 points , série de coups de poings = 2 points, balayage = 5 points, il s'agit de marquer plus de points que son adversaire, l'objectif étant de toucher sans être touché.

Comment gagner ?
Au nombre de points obtenus pendant deux minutes de combat. Par arrêt de l'arbitre qui juge un coup décisif, car susceptible d'entraîner un KO, s'il était réellement porté "coul'an mô" En soulevant son adversaire du sol "lèvè fèsè "Par immobilisation de l'adversaire "kakan". Il faut porter les coups et se déplacer en respectant le rythme binaire du monde sonore. Si cette condition n 'est pas respectée, le combat est arrêté et le lutteur fautif est disqualifié.

Si j'ai bien compris, pas de DANMYE sans musique... 
Le monde sonore se compose de plusieurs éléments déterminants pour le bon déroulement du combat. il agit comme un stimulant sur les lutteurs à l'instar de la capoeira du Brésil.
Le chant : Le chanteur encourage les lutteurs par des paroles provocantes. Les paroles sont issues de l'histoire de la Martinique, soit elles vénèrent un "major" célèbre, soit elles mettent en exergue les valeurs de courage, de force voire de méchanceté d'un des lutteurs. Les chœeurs sont constitués par les spectateurs qui reprennent le refrain. Ceci a pour effet de stimuler les combattants.

La voix joue un rôle important, mais la vedette ne revient-elle pas aux instruments tambour et ti-bwa ?
Le nom créole du tambour utilisé pour le danmyé est 'le cocoyé", celui-ci est construit à partir de vieux tonneaux ou de barriques de bois qui ont servi à conserver le rhum. Son diamètre, plus petit que celui des tambours classiques, ainsi que sa peau de cabri femelle, lui donnent une sonorité plus claire.
Le tambouyé, à califourchon sur le fut, module le son en exerçant une pression sur la peau avec son talon.
Le joueur de ti-bwa marque la cadence sur un rythme à deux temps en jouant sur le cul du tambour. Le rôle du ti-bwa est fondamental dans l'univers sonore, car c'est lui qui donne la mesure à deux temps, sur laquelle vont s'appuyer le tambouyé, le chanteur et les combattants. Le langage du tambour diffère dans le combat, il donne des ordres : Signal pour faire la ronde, Signal pour l'assaut, Signal pour rompre l'affrontemenf, Signal pour attaquer. Le tambour sert non seulement d'arbitre, mais aussi de premier supporter car il peut influencer le déroulement du combat en favorisant le lutteur de son choix. 

En effet, le tambouyé peut indiquer aux lutteurs le moment opportun pour attaquer ou pour rompre l'engagement. Il peut également perturber un lutteur dans son action en jouant un rythme haché qui lui donne de mauvaises informations.

Combien d'élèves pratiquent cet art martial au lycée du Lorrain, continuent-il ensuite? 
Seul professeur à pratiquer cet art, je forme une cinquantaine d'élèves par année scolaire. Quant à savoir s'ils continuent, fréquentez donc les soirées DANMYÉ et BÉLÉ !.

Catherine Denhez

 retour sommaire des thèmes