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L'Histoire, la Géographie et l'éducation civique en Martinique

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L'Histoire et Géographie en Martinique

Les ressources pédagogiques (collèges, Lycées)
 

DOCUMENTS POUR L'ETUDE DE LA MARTINIQUE
PENDANT LA SECONDE GUERRE MONDIALE
M.-H. LEOTIN, Lycée Frantz Fanon de Trinité


Il s'agit essentiellement de textes (discours officiels, articles de propagande, récits de témoins) et quelques statistiques.
 


I. LA MARTINIQUE (ET LES COLONIES) : TERRES D'ENJEU

1. Pour la France Libre. 

L'appel du général de Gaulle, le 18 juin 1940, à la BBC. 

...Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est- elle définitive ? Non ! Croyez-moi, moi qui vous parle en connaissance de cause et vous dis que rien n'est perdu pour la France. Les mêmes moyens qui nous ont vaincus peuvent faire venir un jour la victoire.
Car la France n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle n'est pas seule ! Elle a un vaste empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l'empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. Elle peut comme l'Angleterre, utiliser sans limites l'immense industrie des États-Unis.
Cette guerre n'est pas limitée au territoire malheureux de notre pays. Cette guerre n'est pas tranchée par la bataille de France. Cette guerre est une guerre mondiale. Toutes les fautes, tous les retards, toutes les souffrances, n'empêchent pas qu'il y a dans l'univers tous les moyens nécessaires pour écraser un jour nos ennemis. Foudroyés aujourd'hui par la force mécanique, nous pourrons vaincre dans l'avenir par une force mécanique supérieure. Le destin du monde est là.  

2. Pour Vichy. 

Proclamation de Monsieur l'Amiral, Haut Commissaire de la République aux Antilles et à la Guyane françaises.  

L'armistice va entrer en vigueur. La France métropolitaine, est mise dans l'impossibilité de continuer la lutte et sur ce vieux sol français, défendu pied à pied par l'héroïsme le plus admirable, il y a des morts, des ruines et d'immenses douleurs.
Telle est la situation.
A cause d'elle et plus que jamais nous voulons rester Français.
Nous le voulons et nous le resterons pour soutenir la Mère-Patrie dans sa terrible épreuve, pour mettre toutes nos forces au service de sa délivrance et de son redressement.
Les circonstances nous orienteront dans cette tâche qui exclut toute précipitation, comme aussi toute désunion et tout désordre intérieur.
Des difficultés sont à prévoir. Des jours d'inquiétude peuvent venir. Que sont-ils à côté des souffrances endurées par nos frères de France ?
Que chacun les évoque pour entretenir en lui et autour de lui la flamme patriotique, laquelle doit être aujourd'hui génératrice des forces morales , d'attente résolue et de confiance dans ceux qui veillent avec le souci exclusif des intérêts de la France.

Fort-de-France, le 24 juin 1940                                 Robert.  

Message radiodiffusé du maréchal Pétain, Chef de l'État français, septembre 1940.  

Pour la première fois depuis l'armistice, la voix de la France est entendue de son empire. J'ai voulu que le premier message adressé aux populations d'Outre-Mer, à leurs gouverneurs, à leurs colons, aux citoyens, sujets et protégés français fut le message du chef de l'État. Ce message est un message de vérité et de confiance. La France a perdu la guerre ; les trois cinquièmes de son territoire sont occupés. Elle s'apprête à connaître un hiver terrible, elle doit faire face aux tâches les plus rudes, mais son unité, une unité forgée par mille ans d'efforts et de sacrifices, reste intacte. Elle ne peut pas être mise en cause ; aucune tentative, de quelque côté qu'elle vienne, de quelque idéal qu'elle se pare, ne saurait prévaloir contre elle. Le premier devoir est aujourd'hui d'obéir, le second est d'aider le gouvernement dans sa tâche, de l'aider sans arrière-pensée, sans réticence. A la voix de la Patrie, l'Empire, ce plus beau fleuron de la couronne française, saura répondre : Présent.

 

L'Empire constitue un élément de légitimité politique. Pour de Gaulle, il s'agit de disposer d'une assise territoriale pour affirmer une fragile légitimité face aux Britanniques et contre Vichy. Pour Vichy, il s'agit de conserver un contrôle absolu sur l'empire afin de prouver aux Allemands sa détermination à appliquer l'armistice.  Pour Robert, Vichy est le seul représentant légal de la France ; rester fidèle à Vichy, c'est maintenir l'unité de la France et lui conserver sa souveraineté face aux ambitions anglaises ou américaines dans la région.

 

II. LES EFFETS DE LA GUERRE SUR LA COLONIE.

1. Le blocus.  

Honneur et discipline.  

Le blocus dont nous gratifie la « Grande Démocratie américaine », apporte, à n'en pas douter, une grande gêne dans l'alimentation de notre petit pays. Cette situation angoissante intéresse assurément chacun d'entre nous ; mais nous autorise-t-elle à tenir des propos et à formuler des jugements dans le genre de celui que nous entendons depuis plusieurs jours :
Il nous est impossible, dit-on, de vivre sans importation étrangère. Or, le seul moyen de recevoir des vivres de l'étranger est de céder aux exigences américaines .
...Que diable ! N'avons-nous pas un Chef, l'Amiral Robert, pour nous conduire ? Croyez-vous qu'il soit aveugle, sourd ou mal informé ? Pensez-vous qu'il soit indifférent aux souffrances de la population martiniquaise, lui, dont toute l'activité s'est dépensée, avec quel dévouement et quel succès, à nous préserver, pendant trois années, des misères dont tant d'autres ont souffert ?
Alors, faisons-lui donc entière confiance, et remettons-nous en complètement à lui pour le soin de juger ce qui doit être fait, quand et comment. Lorsqu'on a la bonne fortune de posséder un Chef comme celui-là, on ne discute pas, on obéit, tout comme lui-même d'ailleurs a la volonté d'obéir aux instructions qu'il a reçues. C'est cela l'Ordre, l'ordre dans l'honneur et la discipline.
Pratiquement, ne nous laissons ni influencer ni troubler par les suggestions de quelques conseillers sans mandat. Dans la paix, dans le calme, que chacun de nous, dans sa petite sphère, travaille courageusement sans autre souci que celui de tenir. Le pilote est à la barre ; il veille.


(extrait du journal « La Paix » , 15 mai 1943).  

La Martinique vit sous un blocus imposé par les forces anglo-américaines de novembre1942 à août 1943. La situation est particulièrement difficile et la population a recours aux méthodes les plus ingénieuses pour se nourrir, se vêtir, se loger, s'éclairer. Noter l'idéologie véhiculée par le journal (article propagandiste), proche des autorités du gouvernement de la colonie : « faire confiance au chef, seul guide ».

 

2. La recherche de l'autosuffisance alimentaire.           

Surfaces occupées par quelques productions agricoles (ha)

1941

1944

Cannes à sucre

6 500     

8 000

Ananas                             

 250  

  25

Bananiers               

I 500  

 450

Cultures vivrières     

3 700

 6 500

Dont patates              

936

 1 393

manioc          

900 

 1 500


Lettre de J. M. Hayot aux propriétaires et fournisseurs de cannes à l'usine de Petit Bourg, 12 mai 1943.

Messieurs,
Il est urgent de planter si nous voulons manger. Cela est vrai quelque soit la tournure politique que prennent les choses. Nous devons planter pour nourrir notre population et celle de Fort-de-France. Nous sommes sûrs de vendre tous nos produits qui arriveront à Fort-de-France par voie ferrée et par gabarres alors que les légumes du Nord et du centre resteront bloqués pour la plupart, faute de camions.
Il faut planter et tout de suite.
Pas seulement des patates, mais des choux, des pois, des pistaches, du manioc, etc. J'envisage de monter à l'usine une fabrique de farine, moderne, pouvant manipuler les maniocs des habitations et des fournisseurs voisins s'ils le désirent. Les concombres, aubergines, giromons, longes, papayes ainsi que piments, oignons, etc. viennent vite, sont d'une culture très facile, peu coûteuse et d'une vente sûre et rémunératrice.
Nous devons tout planter. Tout se mange, tout se vend.
Je vous garantis l'écoulement facile, sur le marché de Fort-de-France de tout ce que vous aurez produit. J'organise actuellement un service de transport par wagons et gabarres remorquées qui vous procurera un moyen de transport facile et peu coûteux.
Notre devoir et notre intérêt se confondent. Je suis sûr que vous le comprendrez. Je compte sur vous. La terre ne ment pas. 

 

Dans le plan de développement des cultures vivrières, la priorité a été donnée aux patates et au manioc (entretien plus facile, récolte plus rapide). Noter la position avantageuse de la plaine de Rivière-salée dans le cadre d'une production massive à destination de Fort-de-France (voies ferrées de l'usine, bac de Petit Bourg).

 

III. LA COLONIE, ACTEUR DE LA GUERRE

1.Le premier acte de résistance.

Résolution du Conseil général, 24 juin 1940. 

Les Maires et Conseillers généraux de la Martinique, réunis à Fort-de-France, le 24 juin 1940, proclament au nom de la population de l'île son indéfectible attachement à la France, sa volonté de consentir les derniers sacrifices pour parvenir à la victoire finale, par la continuation de la lutte aux côtés des alliés avec l'empire français d'Outre-mer, font un appel pressant à tous les citoyens pour assurer la continuité de la vie économique et administrative du pays dans l'ordre, par le travail, par l'esprit de solidarité et de sacrifice.  

 

Au moment de la déclaration de guerre, en septembre 1939, plus de 5 000 Martiniquais sont mobilisés, réservistes et appelés. 2 000 partent et essuient leur baptême du feu à Sedan. En Martinique même, les esprits se préparent à d'éventuelles opérations militaires. Le maire de Fort-de-France, Victor Sévère affirme : « la Martinique est comprise dans le théâtre prévu des hostilités ; la ville est exposée à un bombardement, en particulier par la voie aérienne ». Ces craintes sont renforcées par la décision du gouvernement français d'Édouard Daladier de nommer un commandant en chef du théâtre d'opérations de l'Atlantique Ouest, qui exerce en même temps les fonctions de haut-commissaire de la République aux Antilles et en Guyane françaises. Ce haut-commissaire est l'amiral Robert. Les jeunes appelés creusent des tranchées sur la Savane dans le cadre de la défense passive.
Mais au moment de la signature de l'armistice de juin 1940, les élus martiniquais ne peuvent accepter l'idée d'une défaite de la France. La France - et la République - synonyme de liberté, doit continuer à se battre.

 

2. 1942 - 43 : la Dissidence et le ralliement à la France Libre.  

a)Témoignage d'un dissident. 

Mes motivations d'adolescent. Un petit matin, alors que j'allais emprunter le sentier qui, de la maison familiale à Redoute, par le Morne Coridon, me permettait en dix minutes de rejoindre mon école - le Bassin de Radoub à Fort-de-France -, je me trouvai nez à nez avec deux gendarmes « à cheval », escortant au bout d'une courte chaîne un de mes copains ! La veille, un jeudi, j'avais passé la journée avec lui, à pêcher des « boucs » et des « z'habitants » , au saut de Ravine Vilaine, et à marauder dans les environs quelques bons lots de mangots, de zicaques, de prunes et autres fruits sauvages qui amélioraient alors notre ordinaire... « en temps Robert »...
Était-ce la peur qu'il me dénonce, bien que cette rapine ne pût avoir de graves conséquences pour l'adolescent que j'étais ?
Était-ce aussi et surtout ce besoin d'aventures, conjugué certainement avec ce qu'il était convenu d'appeler « l'Amour de la Patrie » ? Ou le désir inconscient de réaliser un exploit glorieux pour se prouver à soi-même - et pourquoi pas « aux autres » - que l'on était un homme ?...
Quoiqu'il en soit, me voici donc, le soir même, par une nuit d'encre, nageant silencieusement le long des rochers de la côte, afin de rejoindre le canot que nous avions décidé « d'emprunter » pour partir. C'était le 17 mars 1943. Tout s'enchaîne alors très vite... J'aborde mes dix-sept ans ; je suis considéré comme un homme parmi quelques mille cinq cents volontaires venus de la Guadeloupe et de la Martinique...
Premières images de la guerre.
Près de trois mois continus de front, avec en plus cette poussière qui ne se posait jamais, toujours activée par le déplacement de milliers de véhicules et l'éclatement d'innombrables obus, tirés par un ennemi solidement retranché... Notamment dans la région montagneuse du célèbre Mont Cassin, où nous avons dû enterrer nos premiers morts officiels et reconnus, parmi lesquels de nombreux morts de chez nous, attachés à un anonymat qui devait leur enlever toute reconnaissance lors de leur disparition...
N'étions-nous pas tous partis en Dissidence dans le secret le plus total ? C'est pourquoi je veux rendre hommage à ce compagnon de section, aussi jeune que moi, Dissident, Guadeloupéen d'origine, de type indien, répondant au seul nom de « Ich man sonson » et que nous appelions tout simplement « Ti Sonss ». Porté volontaire pour renforcer - avec d'autres - une compagnie voisine, de Tabors, il n'est jamais revenu de sa mission ; fauché par un obus comme nous l'avons appris beaucoup plus tard, oublié sur les plaquettes de l'Appel des disparus et des morts au Champ d'Honneur.
Constats ?... Désillusions ?... Ni amertume..., ni regrets...
A ce jour, la création de la Médaille de la Dissidence nous est toujours refusée. Comme nous sont également refusées la Médaille des Évadés et celle de la Résistance française ! ! !
Il est pourtant convenu que près de cinq mille Guadeloupéens et Martiniquais sont partis en Dissidence... Combien périrent noyés en mer ? Combien trouvèrent une autre voie dans cette aventure quelque peu insensée ? Combien réalisèrent leur ambition patriotique ? Combien revinrent ? Combien perdirent leur vie pour la France ?
Un dicton populaire local prétend que la Reconnaissance n'est pas une vertu Nègre... Je préfère penser et dire - et ce en toute certitude - que pour nous, la Reconnaissance est un mot rejeté et oublié des Blancs, notamment des Français de la Métropole délivrée.

(Récit paru dans: « Les Dissidents des Antilles » de Lucien Abenon et Henry Joseph, parution en mai 1999). Le témoignage est celui de l'un des auteurs, H. Joseph.  

b) Inscription sur les murs de Fort-de-France, juin 1943.  

De nombreux jeunes Martiniquais sont partis rejoindre les Forces Françaises Libres, dans la clandestinité, en passant par les îles anglaises et le territoire des États-Unis où ils recevaient les premières instructions militaires. Puis c'était le débarquement en Afrique du Nord, en Italie, en Provence, avant de remonter le couloir rhodanien et la vallée du Rhin. On ne saura jamais combien de Martiniquais sont « morts pour la France », répondant à un appel venu du plus profond d'eux-mêmes pour « délivrer la Mère-patrie » de la tyrannie nazie. On peut noter un sentiment d'amertume chez H. Joseph, en dépit de ce qu'il dit, dans ce récit paru plus de cinquante ans après les faits. Le ralliement de la Martinique à la France Libre se fait lors d'une manifestation de la population foyalaise (24 juin 1943) qui en a assez des atermoiements et de la « politique de neutralité » de Robert qui se méfie des États-Unis  et attend que la situation de de Gaulle soit clarifiée au sein des forces alliées (conflit De Gaulle - Giraud).

 

Conclusion: Quel avenir pour la colonie ?

Pour les élus, la dissidence et le ralliement méritent récompense : l'intégration à la République française par l'impôt du sang. Emmanuel Véry, président du Conseil général, porte-parole du Comité Martiniquais de la Libération Nationale, 1943 : 

Le 14 juillet, Henri Hoppenot est venu nous délivrer du joug des hommes de Vichy à la remorque d’Hitler. Il est pour nous la France qui fit la Révolution de 1789, la France qui jeta à la face du monde les principes immortels de la Déclaration des Droits de l Homme et du Citoyen, la France généreuse de 1848, la France qui après les revers de 1940, fidèle à son passé et à ses traditions a repris le combat à côté des Alliés, la France enfin que nous ne saurons jamais séparer de la République car nous ne pouvons oublier que c'est la République qui a fait de nous des hommes et des citoyens. 

Motion du Conseil général, novembre 1945 : 

Le Conseil général de la Martinique espère que la nouvelle constitution française fera droit aux revendications unanimes et constantes des vieilles colonies en ce qui concerne leur assimilation aux départements français. Le Conseil général s'engage à collaborer pour développer le prestige de la France qu'il désire voir forte et heureuse. 

Léopold Bissol, député communiste, 1946 : 

A différentes époques de l'histoire de France, qui, depuis trois siècles, est notre histoire, nos cœurs ont battu à l'unisson des vôtres, dans la gloire comme dans la défaite, dans la joie comme dans la douleur... Que ce soit en 1870-1871, en 1914-1918, en 1939-1945, les fils et les filles des «  Vieilles Colonies» ont toujours eu un élan spontané, volontaire vers la France envahie et meurtrie... Sur les monuments aux morts de nos communes, la liste est longue de ceux qui sont tombés pour que vive la France.