MARTINIQUE
: TRACES D'UNE HISTOIRE DE LA BANANE.
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En
ce qui concerne les Antilles françaises plus particulièrement, le développement
de la production bananière a des caractéristiques originales, peu connues,
quil faut souligner pour comprendre la situation présente.
La
vulgate actuellement en cours ne fait démarrer une production bananière
dexportation quà partir des années 1930-1931 et en fait,
massivement, seulement après la Seconde guerre mondiale. Ceci est exact
si lon considère la production bananière dun point de vue
strictement commercial, cest-à-dire comme une activité dexportation.
Mais la banane a une histoire qui doit être considérée dans une plus
longue durée. Les conditions de l émergence intensive de ce fruit,
non encore abordée par la recherche, sont cependant essentielles pour
lhistoire des Antilles.
Dès
avant 1914, des essais ont été effectués par la Compagnie générale transatlantique,
puis renouvelés tout de suite après la guerre de 1914-1918
(9). Depuis longtemps déjà, en France, la banane était
un fruit apprécié. Elle venait alors -depuis la seconde moitié du XIXème
siècle- des Canaries, transitait par les ports anglais, ou plus tard
par les ports de Bordeaux et de Dieppe. Mais provenait aussi depuis
les ports du nord de lEurope, des Etats-Unis à partir de 1910.
Il
faut donc comprendre que le développement de la production et du commerce
de la banane ne se fait pas dans le vide. La situation aux Antilles
françaises doit être considérée dans un contexte mondial. Un contexte
de difficile concurrence pour les Antilles françaises
Dès lors,
il ne faut pas sétonner du temps mis par la production antillaise
pour simposer sur le marché : les liaisons maritimes nétaient
ni sûres, ni régulières, ni rapides ; les distributeurs européens,
notamment en France étaient déjà habitués à dautres provenances,
à dautres qualités ; et les mûrisseurs, qui avaient noué
de longue date des liens avec les Canaries (certains étaient même Espagnols),
privilégiaient naturellement les fruits canariens. Au contraire !
Ce qui est surprenant, cest bien que la banane ait réussi aux
Antilles françaises son implantation, et quelle se soit finalement
imposée, ou tout du moins quelle ait conquis le marché français.
Elle la fait en partie en raison du dynamisme des producteurs.
A
lorigine lélan vient surtout de la Guadeloupe. En 1922,
la Guadeloupe arrive ainsi à exporter seulement 30 tonnes. Mais déjà,
en 1926-1927, elle commercialise 1300 tonnes. Pour la Martinique, les
premiers chiffres connus datent de 1925, avec 9 tonnes seulement. Si
lélan est plus tardif quen Guadeloupe,
lévolution est cependant fulgurante (10) :-
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1926 |
20 tonnes |
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1927 |
43 tonnes |
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1928 |
522
tonnes |
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1931 |
1 222 tonnes |
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Ensuite
les chiffres deviennent même quasiment exponentiels :
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1932 |
4 543 tonnes |
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1933 |
9 396 tonnes |
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1936 |
25 100 tonnes |
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1937 |
39 362 tonnes |
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Ce
qui est significatif, cest que la production exportée de la Martinique
passe en fait de 0 à 1000 de 1925 à 1931, et augmente, pour la seule
année 1931-1932 par exemple, de +300%. Ceci, en sachant que la Martinique
est alors derrière la Guadeloupe qui a une position leader. Toutes deux
réunies exportent en effet en 1937 quelques 90 000 tonnes.
Une
date apparaît comme un moment clé : 1928. Le commerce de la banane
naît alors. Cest aussi de façon signifiante la date de la création
dune compagnie locale, " La Fruitière ", qui
se charge des stockages et du transport maritime du fruit.
Quels
sont les fondements de la réussite du commerce bananier ? De cette
diversification agro-alimentaire et commerciale réussie ?
Quelques
éléments sont déjà avancés : un fruit ancré dans la culture et
la mentalité locales de façon particulière, un réel dynamisme de la
production pour tenter dimposer le commerce de ce fruit à lorigine,
des essais technologiques tentés par les représentants des transports
maritimes, la perspective unique dune double diversification de
nature à la fois agricole et commerciale
Mais deux caractères
inhérents au développement de la banane, qui en font - ou en faisaient
- jusquà aujourdhui loriginalité, doivent être ajoutés
et abordés : cest une action tout spécialement volontariste
des pouvoirs publics dune part ; et cest un rôle originel
essentiel des petits planteurs, dautre part.
Incontestablement,
le succès de la banane dans les Antilles françaises est lié à laction
des pouvoirs publics. Cette action, cependant, napparaît clairement
quaprès le cyclone de 1928, cest-à-dire lorsque les planteurs
obtiennent du gouvernement central des mesures de faveur pour la culture
bananière. En 1928, en effet, un cyclone ravagea la Basse -Terre de
la Guadeloupe qui vivait alors essentiellement de cultures arbustives.
En cette époque, où la crise économique commence également à se ressentir,
le gouvernement décide un relèvement des droits de douane sur les importations
étrangères. Une façon de protéger et de favoriser les productions nationales.
La culture de la banane profite de cette mesure : les plantations
se font massives, et les exportations vers la métropole, rapidement,
décollent (cf. chiffres dexportation). La Basse-Terre devient
un véritable centre de la culture bananière. Martinique et Guadeloupe,
parties de rien, atteignent tout de suite 3000 tonnes
(11).
Quelques
années après, cependant, cette mesure protectionniste devient vite obsolète.
Par un effet pervers inhérent à la crise économique et financière des
années 30, la valeur de la peseta sest dépréciée, et la livre
a été dévaluée
Aussi aboutit-on au décret de décembre 1931, qui
limite " temporairement " lentrée en France
des bananes des Canaries, de Jamaïque ou de Centre Amérique. Cest
alors le début dune politique de protection qui va durer et devenir
illustre : le contingentement. Et ceci, même si celui-ci, momentanément,
est supprimé en 1937. En un moment dailleurs, où la banne antillaise
a déjà affirmé son implantation.
Cette
politique volontariste des pouvoirs publics nest pas seulement
conjoncturelle, ou opportune, simplement pour favoriser le lancement
dune production. Elle se concrétise systématiquement au fil du
temps (12) : en janvier 1932,
ainsi, le gouvernement impose une taxe spéciale sur les importations
de fruits frais en France, taxe dont le produit est rétrocédé aux fournisseurs
coloniaux sous forme de primes à lexportation. (Signe des temps,
et que les bonnes techniques juridiques sont toujours valables, cette
mesure sera reprise par la France dans une proposition faite aux pays
latino-américains dans le cadre des discussions préliminaires à la décision
de lOCM, en
1992. Mais elle ne sera pas
retenue alors (13) !). Quoi quil en soit,
cette politique volontariste sinscrit bel et bien, donc, dans
la durée. Elle permet à la production des Antilles françaises, à la
veille de la Seconde Guerre, daffirmer sa position en matière
bananière. Position renforcée encore par la limitation des fruits canariens
sur le marché français, après larrivée de Franco au pouvoir en
Espagne
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Une
révolution sociale
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Ce
succès de la culture bananière antillaise apparaît ainsi lié, très étroitement,
à une volonté politique du gouvernement de développer cette production
dans ses colonies. Il est même assez significatif dune relance
spécifique de la politique coloniale à cette époque, après des années
dinterrogations conceptuelles sur la légitimité de celle-ci, voire
datermoiements dans sa pratique concrète
Mais
lémergence de la production et de lexportation de bananes
aux Antilles françaises nest pas due à cette seule action. Des
efforts locaux, effectués depuis des années, lont permise et relayée.
En ce sens, la culture bananière est loin dêtre une création artificielle.
Elle semble plutôt une tentative, originale dans lhistoire économique,
de création dun autre pôle de développement dans les colonies
françaises des Antilles. Mais un pôle qui, alors, ne serait plus contraint
et dominé par le rhum et le sucre, cest-à-dire la grande propriété,
mais au contraire, opportunité permettant de faire émerger une nouvelle
couche sociale de petits et moyens propriétaires, avec la banane.
Et
cest bien là sans doute quil faut entrevoir et rechercher
certainement lautre fondement de la réussite de la culture bananière,
à ses débuts - et sans doute jusquà aujourdhui- dans la
place prise par la petite propriété, par ceux que lon appelle
les petits planteurs
Pourquoi ?
Tout simplement parce que, contrairement aux grands propriétaires qui
continuent à ne sintéresser et à ne vivre que pour le sucre et
leurs usines, la petite production bananière peut, elle, se développer
autour de ce quelle possède : cest-à-dire la matière
première et la vente de son produit .
Lexportation
est en effet une activité rémunératrice. Et avec lacquisition
dune certaine aisance, certains petits planteurs vont pouvoir
sorganiser localement, voire devenir acheteurs-ramasseurs.
A
la veille de la Seconde Guerre mondiale, émerge ainsi une véritable
stratification sociale nouvelle, autour de la banane. Avec les ouvriers
agricoles sans terre, les petits planteurs, les petits planteurs-ramasseurs,
les représentants des acheteurs dans les bourgs, les acheteurs, les
commissionnaires exportateurs, etc (14)
Historiquement,
cest donc de 1928 à 1939, et grâce à la banane, que se crée dans
les campagnes une petite bourgeoisie paysanne. Souvent même, il y a
osmose ou concurrence intime locale avec la moyenne ou petite propriété
békée, la grande (ancestrale) et la grosse (" parvenue ")
restant, elles, fidèles au sucre et au commerce. Cette situation est
de nos jours malheureusement oubliée, et autorise une appréciation erronée
de la question bananière, trop souvent perçue socialement, comme une
" affaire de békés ". Or, cette approche ne permet
pas de comprendre le problème bananier actuel, sa dimension sociale
ou historique. Victor Sablé qui a représenté pendant plusieurs dizaines
dannées les intérêts de la banane et des petits planteurs en particulier,
professionnellement dabord, et politiquement ensuite comme député,
confirme notre thèse : " Du point de vue historique,
des quantités de gens - que jai connu cultivateurs, coupeurs de
cannes avec des sacs de jute pour habits et le coutelas en bandoulière,
ou ramasseuses de cannes - sont devenus des petits planteurs de banane.
Et cest pour cette raison, quayant gagné de largent
et sétant ainsi " libérés " du béké, je dis
que lémergence de la production bananière a
été une véritable révolution sociale " (15).
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9.Yves
Bruguière et Henri-Luc Thibault, "Mise en place et destruction
d'un grand domaine sucrier industriel dans le sud-est de la Martinique",
p. 88, dans Enjeux fonciers dans la Caraïbe, ss la direction de Christian
Deverre, Karthala, Paris, 1987. Cf. aussi dans le même ouvrage, Bernard
Dumaz, " Les grands traits des évolutions foncières et sociales
dans le sud-ouest basse-terrien (Guadeloupe) 1830-1980 ",
p. 168 et s. Retour au texte.
10. L'histogramme
"L'émergence de la banane en Martinique" a été réalisé à
partir des données chiffrées des rapports de préfecture et du Secrétariat
aux DOM. (Cf. article de Georges Gaudi, "L'agriculture à la Martinique
après la départementalisation", L'Historial antillais, ss. dir.
de Roland Suvelor, éd. Dajani, Pointe-à-Pitre 1981, tome VI, pp. 361
et s.). Retour au texte.
11. Jean-Claude
Maillard, Le marché international de la banane, op. cité, pp.
214-215 et s. ; cf. aussi Christian Deverre (s. dir.), Enjeux fonciers
dans la Caraïbe, Inra-Karthala, Paris 1987. Retour
au texte.
12. Contrairement
à une idée reçue, il faut comprendre la nouveauté de cette politique.
Après la Grande Guerre, la politique coloniale se réalise confusément,
parfois influencée par la doctrine Wilson. Ses atermoiements sont
aussi dus à linstabilité et à lémiettement ministériels :
" lEmpire " est géré par les Affaires étrangères,
lIntérieur et le Ministère des Colonies. Et de juillet 1929
à juin 1931, on compte cinq ministres des Colonies. Le Parlement intervient
peu, la législation coloniale étant essentiellement dessence
administrative. Mais tout change à partir de la fin des années 20,
notamment sous linfluence conceptuelle de dAlbert Sarraut
et du Maréchal Lyautey. Une doctrine de développement économique systématique
se constitue alors, notamment à loccasion de lExposition
coloniale de 1931, dirigée par Lyautey, puis de la Conférence du Commerce
colonial de 1933 et enfin de la Conférence économique de la France
métropolitaine et doutre-mer réunie du 3 décembre 1934 au 13
avril 1935. Cette dernière veut édifier " un ordre franco-colonial
nouveau " fondé sur la cohésion et la solidarité économique.
Elle rejette, dit le président de la République Albert Lebrun dans
son discours, " les erreurs périmées du pacte colonial ".
Et Albert Sarraut (qui, fait significatif viendra en Martinique en
1935) conclut les travaux en précisant que " la métropole
(doit comprendre) à la fois son devoir et son intérêt, qui sont de
faire de léconomie impériale une réalité vivante
"
(La décolonisation, Henri Grimal, éd. Complexe, 1985 ; Les étapes
de la décolonisation française, Xavier Yacono, PUF, Paris 1985). Retour
au texte.
13. Proposition
du Gouvernement français lors de la discussion européenne, connue
sous le nom de Mémorandum Le Pensec, 1992. Proposition reprise par
la Commission européenne. Elle visait à empêcher une surproduction
mondiale orchestrée par les multinationales bananières et à maintenir
léquilibre des flux commerciaux traditionnels. Pour ce faire,
la Commission envisageait, en compensation de la mise en place dune
organisation commune du marché privilégiant la production européenne,
de créer un fonds de diversification et de développement pour les
productions latino-américaines. Ceci pour stopper lélargissement
de loffre
Cette proposition ne fut finalement pas retenue
compte tenu de lopposition allemande. Retour au
texte.
14. Entretien
du 30 juin 1994 de lauteur avec Victor Sablé, ancien député
de la Martinique, surnommé en son temps " le député de la
banane ". Retour au texte.
15. Entretien
du 30 juin 1994. Retour au texte.
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