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L'Histoire et Géographie en Martinique

Les ressources pédagogiques (collèges, Lycées)
 
 


CARAIBES ET ARAWAKS : MYTHES ET REALITES

compte-rendu de la conférence tenue par B. BERARD à l'Atrium le 18 mai 2000 par C. JOLY.
 
 

Benoît Berard termine un doctorat en anthropologie, il est responsable de fouilles archéologiques à Vivé au Lorrain et à l’Anse Trabaud à Sainte Anne, il enseigne à l’Ecole Normale de Port-au-Prince et à l’Université des Antilles et de la Guyane.

 

L'état de la connaissance archéologique
L'état de nos connaissances aujourd'hui
Réponses à quelques questions

 

Dans un premier temps on fera un état de la connaissance archéologique sur l’occupation amérindienne de la Martinique. Puis dans un deuxième temps on verra l’état de nos connaissances aujourd’hui. Comment les archéologues, les historiens, les linguistes et les ethnologues ont-ils revisité les notions de Caraïbe et d’Arawak ? Dès les années 60 les archéologues se sont aperçus que les récits des chroniqueurs ne pouvaient pas être utilisés tels quels pour expliquer la préhistoire de nos îles car ils retranscrivent souvent des traditions orales des Amérindiens qui vivaient aux Petites Antilles au moment de l’arrivée des Européens. Une tradition orale du XVe ou du XVIe siècle n’est pas toujours apte à rendre compte de plusieurs milliers d’années de préhistoire.

Donc les archéologues ont remplacé les termes de Caraïbe et d’Arawak, utilisés par les chroniqueurs par des termes neutres : ils ont nommé la culture amérindienne étudiée, du nom du site où elle a été découverte en premier. Les archéologues parlent d’abord de la céramique car c’est elle qui a permis de classer les cultures archéologiques à partir des vestiges matériels qui subsistent.

 

 

L'état de la connaissance archéologique

 

 

1. La période précéramique.

A la Martinique, il existe sans doute une première période d’occupation amérindienne. Elle est qualifiée de précéramique car les populations concernées ne connaissaient pas la poterie.

Ces populations étaient des Indiens originaires du continent qui utilisaient la pierre polie et pratiquaient la chasse et la pêche.

Mais les deux sites martiniquais fouillés dans les années 1980 (Boutbois et Godinot au Carbet) ne sont pas datés de façon fiable. On ne peut encore affirmer avec certitude si ces sites datent d’avant la céramique ou si ce sont simplement des sites qui n’avaient pas une vocation d’habitat.

2. La période saladoïde.

(nommée ainsi d’après le site de Saladero au Venezuela) : 100 avant J.C. à 350 après J.C

Elle fournit des données fiables sur des populations pratiquant l’agriculture et la poterie. Ces populations sont identifiées sur le cours moyen de l’Orénoque au deuxième millénaire avant notre ère et conquièrent les Antilles à partir du milieu du premier millénaire entre 500 et 300 avant J.C.

Ces maîtres potiers produisent des céramiques très fines aux décors variés avec des décors incisés caractéristiques (décors grillagés). Ces poteries retrouvées dans tout le bassin caribéen portent une peinture blanche sur rouge et sont fabriquées selon la technique du colombin  (superposition de boudins d’argile). On trouve beaucoup d’adornos c’est-à-dire des figurines zoomorphes ou anthropomorphes qui sont des éléments de préhension des vases (1).

Ces populations ne connaissent pas la métallurgie et tous les objets coupants sont faits en pierre taillée. Les nombreuses petites dents en pierre retrouvées sur les sites permettent de penser qu’il y avait une râpe à manioc. On retrouve aussi des platines à manioc posées sur 3 pierres. Le manioc fournissait l’essentiel de la subsistance.

Ces peuples ont donc apporté le manioc mais aussi le piment, la patate douce et des plantes médicinales. Ils pratiquent toujours la chasse (ils ont sans doute introduit le manicou et l’agouti) et la pêche. 

Ils effectuent des échanges avec le continent ou les autres îles : on retrouve des perles et des parures dont les matériaux ne viennent pas de la Martinique mais du Venezuela, de Grenade, de Saint-Martin ou de Puerto Rico.

Les sites du saladoïde ancien en Martinique se trouvent sur le nord de la côte atlantique (Vivé au Lorrain). Les villages sont implantés en fonction de l’agriculture même si la mer reste exploitée : les populations s’installent sur les flancs des volcans (terres fertiles et bonne pluviométrie) et elles pratiquent la culture itinérante sur brûlis. Ces amérindiens bâtissent des carbets, cultivent un jardin près du village puis déplacent le village quand la terre est épuisée. Cela explique la taille d’un site comme Vivé au Lorrain : 15 hectares avec une superposition de plusieurs installations.

3. Le saladoïde modifié.

Cette période appelée autrefois l’Arawak 2 se termine vers le VIIe siècle.

La céramique change. La couleur rouge est plus foncée et plus brillante mais les formes restent en partie semblables à celles de la période précédente (vases en forme de cloche). On trouve aussi des formes originales. Ces modifications de la céramique sont dues à des influences culturelles d’autres peuples qui vivent au Venezuela et qui vont occuper Trinidad et Tobago (populations appelées barrancoïdes). Mais ce n’est pas une nouvelle migration.

Les lieux d’implantation commencent à changer et la priorité est donnée à la mer (site de Dizac au Diamant). L’agriculture existe toujours mais on pêche beaucoup les poissons et coquillages (lambis) des fonds coralliens. Les coquilles de lambis servent à faire des haches ou des parures (perles et petites figurines).

4. Période troumassoïde.

(site de Troumassé à Sainte-Lucie) appelée autrefois période caraïbe.

L’habitat est occupé de façon continue du VIIe siècle jusqu’à quasiment l’arrivée des Européens.

Baisse de la proportion de céramiques décorées : les céramiques sont plus grossières même si on trouve encore une petite quantité de céramique de qualité. Pas d’invasion, pas de rupture mais une transition douce et des populations qui ont évolué sur la place. Les décors polychromes blancs et rouges disparaissent ainsi que les décors grillagés. Les sites d’habitat se modifient et sont installés dans les zones de mangrove ou les baies peu profondes. L’exploitation plus intense de la mer se fait aux dépens probablement de l’agriculture sur brûlis. L’habitat devient permanent puisque l’occupation agricole est moins intense.

5. Le suazoïde.

 (Savane Suazey à Grenade).

Amplification du mouvement entamé à la période troumassoïde : moins de céramiques décorées et des céramiques de plus en plus frustres. Régression culturelle ? Non. Cela signifie seulement que les populations attachent moins d’importance à la céramique. Le rôle symbolique (expression des croyances et des mythologies) dévolu auparavant à la céramique se porte sans doute sur d’autres éléments : tissus peut-être (on a des indices montrant le tissage du coton), décors corporels ou parures. La céramique est devenue purement utilitaire. On retrouve des platines tripodes avec des surfaces moins lissées et des décors indentés faits au doigt.

Nous n’avons pas de signes archéologiques d’apport de nouvelles populations venant de l’extérieur ou de traces villages détruits mais les signes d’une continuité. D’ailleurs ces cultures troumassoïde et suazoïde n’ont pas d’équivalent ailleurs que dans les Petites Antilles.

L’idée principale qui doit être retenue de ce panorama sur les cultures dans les Petites Antilles est une idée de continuité et non de rupture comme on a pu le penser à certains moments.

Seulement il reste aux archéologues à fouiller des sites datant de la période du contact avec les Européens pour voir s’il y a continuité dans le peuplement (on retrouverait alors des objets de la période suazoïde) ou une véritable rupture qui viendrait corroborer les récits des chroniqueurs disant que des Amérindiens seraient arrivés du continent sud-américain pour remplacer les populations qui vivaient alors dans la Caraïbe.

 

 

L'état des connaissances aujourd'hui

 

Les termes de Caraïbe et d’Arawak sont abandonnés car ils ne permettent pas de bien décrire la réalité archéologique. Ces notions sont cependant revisitées à travers une vision pluridisciplinaire associant historiens, archéologues, ethnologues et linguistes.

1. Quelques citations permettent de se replacer dans le contexte historique.

Lors de son premier voyage, Christophe Colomb retranscrit ce que lui racontaient les Amérindiens des Grandes Antilles. " Il y avait des gens qui n’avaient qu’un œil sur le front et d’autres qui étaient appelés cannibales qui leur inspiraient une grande frayeur et quand ils apprirent que je me dirigeais vers cet endroit ils restèrent fortement frappés de stupeur car ces gens fortement armés les dévoraient ". La figure du Caraïbe se dessine très clairement. Cannibales et Caraïbes sont synonymes. Ce sont des gens qui font peur.

Cependant un chroniqueur comme le Révérend Père Breton se montre méfiant (il parle de " songes et de mensonges ") sur la validité de la tradition orale amérindienne pour raconter de façon fiable leur histoire. Breton comprend que les Amérindiens donnent un récit mythologique de leur histoire. C’est donc sur des aspects non scientifiques que s’est basée la détermination ethnique des habitants de la Caraïbe.

2. Pour les linguistes Caraïbe et Arawak sont deux grandes familles linguistiques d’Amérique du Sud. Et toutes les populations des Antilles, même celles décrites comme caraïbes, parlent une langue arawak.

Se pose alors le problème du langage des femmes et du langage des hommes qui était différent chez les Amérindiens des Petites Antilles. Les femmes parlent un langage entièrement arawak et les hommes parlent un langage dont la structure grammaticale est arawak mais dont le lexique comporte de nombreux mots caraïbes. Cela ne signifie pas qu’une population caraïbe aurait pris des femmes arawaks mais que les hommes avaient des relations (guerre, commerce) avec les populations de la Terre Ferme et parlaient une sorte de pidgin, une langue de commerce qui permet de se comprendre entre les populations des Antilles et celles du continent. Donc déjà au niveau de la langue, la rupture entre caraïbes et Arawaks n’est pas claire du tout.

3. Au niveau de l’archéologie on observe certains problèmes. Pour les Espagnols, le nord des Petites Antilles est caraïbe. Cependant au nord de la Guadeloupe, on n’a pas trouvé d’objets se rapportant aux populations des Petites Antilles mais des objets de la culture taïno donc de la culture des Grandes Antilles. Le nord des Petites Antilles était dans une sphère d’influence culturelle de ces populations taïnos.

4. Les historiens ont fourni l’essentiel de la remise en question sur la caractérisation de la population des Petites Antilles. Ils se sont aperçus que la différenciation ethnique repose sur une définition politique et économique de ces populations.

* Politiquement et militairement, le Caraïbe, c’est avant tout celui qui a résisté plus le plus fortement aux Espagnols dans les Antilles. Chez les Taïnos des Grandes Antilles, si l’on prend le pouvoir sur le chef, le reste de la société suit. C’est impossible dans les Petites Antilles où les populations forment des sociétés de type égalitaire. Si un chef de guerre est éliminé, un autre chef de guerre est désigné par les siens. Les Européens de cette époque n’ont pas les éléments intellectuels pour comprendre ces sociétés égalitaires.

* Il y a une définition économique de l’amérindien caraïbe : c’est avant tout l’amérindien que l’on peut réduire en esclavage. Cela permet de comprendre pourquoi les Espagnols désignent telle île comme arawak ou comme caraïbe. En 1503 la reine Isabelle autorise les colons espagnols à réduire en esclavage exclusivement les Caraïbes qui sont cannibales donc à peine humains.

La classification île caraïbe, île non caraïbe change en fonction des visées économiques des Espagnols. Ainsi la Guadeloupe, promise comme colonie en 1496 à l’ambassadeur de Venise, et Sainte-Croix, d’abord colonie privée donnée à Juan Ponce de Leon ne sont pas considérées comme îles caraïbes alors qu’elles sont en plein dans la zone dite caraïbe. Quand ces deux projets sont abandonnés, la classification change et les deux îles sont à nouveau peuplées de Caraïbes ! Ce phénomène fut observé ailleurs dans les Antilles. Trinidad et Margarita ne sont plus classées caraïbes lorsqu’on y découvrit respectivement de l’or et des perles. Les Espagnols avaient besoin de garder la main d’œuvre indienne sur place.

Il y avait des liens très forts entre les Grandes et Petites Antilles et dans la zone entre la Guadeloupe et Porto Rico on observe un passage progressif des populations à sociétés égalitaires aux populations hiérarchisées. Au moment de l’invasion de Puerto Rico, les Espagnols se trouvent confrontés à une très forte résistance et on observe une migration des Indiens taïnos vers le nord des Petites Antilles. Il serait curieux que les Taïnos se soient réfugiés chez des Caraïbes, censés être des ennemis effrayants !

5. L’organisation sociale.

Il y a cependant de réelles différences entre les Grandes et les Petites Antilles en particulier en ce qui concerne le type d’organisation sociale.

Les îles taïnos vivent sous le modèle du caciquat qui relève du système de la chefferie. Sociétés hiérarchisées avec régions spécialisées (exploitation du sel, fabrication d’objets d’art). L’unité économique est la région, pas le village. Les échanges sont dirigés par une aristocratie : les Taïnos.

A l’inverse, les Petites Antilles connaissent des sociétés égalitaires et l’unité économique est le village. C’est au niveau du village qu’on fabrique le carbet, la céramique, le bateau, les outils en pierre. Cela n’empêche pas des échanges de perles ou des échanges matrimoniaux entre les villages. Dans le village tous les gens auront un statut égalitaire : il y a des chefs de guerre mais après la bataille ils ne sont pas dans une position dominante dans le village. Même chose pour celui qui dirige des opérations de pêche.

Deux problèmes : les Européens n’ont pas compris les sociétés égalitaires et les Espagnols ne se sont pas installés dans les petites Antilles. Quand les colons s’installent dans les Petites Antilles, les populations avaient déjà été modifiées par près de 150 ans de contact avec les populations européennes comme le montre le meilleur chroniqueur pour les Petites Antilles, l’Anonyme de Carpentras qui a vécu dans les Petites Antilles avant l’installation des puissances coloniales (2).

Conclusion : les changements de terminologie ne sont pas une lubie. Garder les termes de Caraïbe et d’Arawak rappelle les récits des chroniqueurs qui, eux, sont problématiques.

 

(1) Pour plus de renseignements :

Guide des collections du Musée Départemental d'Archéologie, Archéologie Martinique, Gondwana éditions, 1991. Retour au texte.

Site du Musée Départemental d'Archéologie et de Préhistoire :
http://www.cg972.fr/mdap/

(2) Cette chronique a été éditée par Jean-Pierre Moreau sous le titre : Un flibustier français dans la mer des Antilles en 1618/1620, Paris, 1987.

 

 

 

Réponses à quelques questions 

 

Les Amérindiens des petites Antilles ne se sont jamais nommés eux-mêmes Caraïbes mais Kalinagos. Le mot Caraïbe est un terme des Indiens des Grandes Antilles qui avait sans doute une valeur mythologique.

Le mot Caliviny désigne une population synchrone avec le troumassoïde. Cela désigne peut-être ceux qui continuaient à faire de la belle céramique. Mais on ne sait si c’est une culture particulière ou la manifestation d’une culture plus vaste.

Le nom amérindien de la Martinique est Joanacaera. Madinina, le nom fréquemment avancé n’est qu’une déformation de Matinino, île mythique des Indiens taïnos où se trouvent les femmes.

L’anthropophagie était pratiquée par tous les Amérindiens des Antilles (y compris les Taïnos) : c’était une anthropophagie rituelle donc elle n’était pratiquée que dans certaines circonstances. La chair humaine n’était en rien une nourriture ! L’anthropophagie avait, entre autre fonction, celle de s’approprier la force de l’ennemi.

Les Amérindiens des Antilles avaient un système patrifocal (la femme va dans le village de son mari) et matrilinéaire (les adolescents quittent leur famille pour celle de l’oncle maternel).

Le mot Antilles, pour les Européens, désignait au départ (bien avant la découverte de l’Amérique) des îles mythiques situées dans l’Océan Atlantique. Précision apportée par Léo Elisabeth : la dénomination mer des Antilles/ mer des Caraïbes reflète un enjeu de pouvoir entre les Français et les Anglais. La mer des Caraïbes s’appelait au départ le Golfe de la mer du Nord. Les Grandes Antilles avaient alors chacune leur nom propre et les Petites Antilles étaient appelées îles caraïbes. Quand les Anglais ont dominé les mers, ils ont imposé leur propre vocabulaire. C’est Napoléon qui a utilisé le nom de mer des Antilles pour contrecarrer les Anglais.

Les archéologues sont revenus sur la dénomination de brûle-parfum attribuée à certaines céramiques car certains de ces cylindres sont totalement pleins.


 

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