Les
termes de Caraïbe et d’Arawak sont abandonnés car ils ne permettent
pas de bien décrire la réalité archéologique. Ces notions
sont cependant revisitées à travers une vision pluridisciplinaire
associant historiens, archéologues, ethnologues et linguistes.
1.
Quelques citations permettent de se replacer dans le contexte
historique.
Lors
de son premier voyage, Christophe Colomb retranscrit ce que
lui racontaient les Amérindiens des Grandes Antilles. " Il
y avait des gens qui n’avaient qu’un œil sur le front et d’autres
qui étaient appelés cannibales qui leur inspiraient une grande
frayeur et quand ils apprirent que je me dirigeais vers cet
endroit ils restèrent fortement frappés de stupeur car ces
gens fortement armés les dévoraient ". La figure
du Caraïbe se dessine très clairement. Cannibales et Caraïbes
sont synonymes. Ce sont des gens qui font peur.
Cependant
un chroniqueur comme le Révérend Père Breton se montre méfiant
(il parle de " songes et de mensonges ")
sur la validité de la tradition orale amérindienne pour raconter
de façon fiable leur histoire. Breton comprend que les Amérindiens
donnent un récit mythologique de leur histoire. C’est donc
sur des aspects non scientifiques que s’est basée la détermination
ethnique des habitants de la Caraïbe.
2.
Pour les linguistes Caraïbe
et Arawak sont deux grandes familles linguistiques d’Amérique
du Sud. Et toutes les populations des Antilles, même celles
décrites comme caraïbes, parlent une langue arawak.
Se
pose alors le problème du langage des femmes et du langage
des hommes qui était différent chez les Amérindiens des Petites
Antilles. Les femmes parlent un langage entièrement arawak
et les hommes parlent un langage dont la structure grammaticale
est arawak mais dont le lexique comporte de nombreux mots
caraïbes. Cela ne signifie pas qu’une population caraïbe aurait
pris des femmes arawaks mais que les hommes avaient des relations
(guerre, commerce) avec les populations de la Terre Ferme
et parlaient une sorte de pidgin, une langue de commerce qui
permet de se comprendre entre les populations des Antilles
et celles du continent. Donc déjà au niveau de la langue,
la rupture entre caraïbes et Arawaks n’est pas claire du tout.
3.
Au niveau de l’archéologie on
observe certains problèmes. Pour les Espagnols, le nord des
Petites Antilles est caraïbe. Cependant au nord de la Guadeloupe,
on n’a pas trouvé d’objets se rapportant aux populations des
Petites Antilles mais des objets de la culture taïno donc
de la culture des Grandes Antilles. Le nord des Petites Antilles
était dans une sphère d’influence culturelle de ces populations
taïnos.
4.
Les historiens ont fourni l’essentiel de la remise en question
sur la caractérisation de
la population des Petites Antilles. Ils se sont aperçus que
la différenciation ethnique repose sur une définition politique
et économique de ces populations.
*
Politiquement et militairement, le Caraïbe, c’est avant
tout celui qui a résisté plus le plus fortement
aux Espagnols dans les Antilles. Chez les Taïnos des Grandes
Antilles, si l’on prend le pouvoir sur le chef, le reste de
la société suit. C’est impossible dans les Petites Antilles
où les populations forment des sociétés de type égalitaire.
Si un chef de guerre est éliminé, un autre chef de guerre
est désigné par les siens. Les Européens de cette époque n’ont
pas les éléments intellectuels pour comprendre ces sociétés
égalitaires.
*
Il y a une définition économique de l’amérindien caraïbe :
c’est avant tout l’amérindien que l’on peut réduire en esclavage.
Cela permet de comprendre pourquoi les Espagnols désignent
telle île comme arawak ou comme caraïbe. En 1503 la reine
Isabelle autorise les colons espagnols à réduire en esclavage
exclusivement les Caraïbes qui sont cannibales donc à peine
humains.
La
classification île caraïbe, île non caraïbe change en fonction
des visées économiques des Espagnols. Ainsi la Guadeloupe,
promise comme colonie en 1496 à l’ambassadeur de Venise, et
Sainte-Croix, d’abord colonie privée donnée à Juan Ponce de
Leon ne sont pas considérées comme îles caraïbes alors qu’elles
sont en plein dans la zone dite caraïbe. Quand ces deux projets
sont abandonnés, la classification change et les deux îles
sont à nouveau peuplées de Caraïbes ! Ce phénomène fut
observé ailleurs dans les Antilles. Trinidad et Margarita
ne sont plus classées caraïbes lorsqu’on y découvrit respectivement
de l’or et des perles. Les Espagnols avaient besoin de garder
la main d’œuvre indienne sur place.
Il
y avait des liens très forts entre les Grandes et Petites
Antilles et dans la zone entre la Guadeloupe et Porto Rico
on observe un passage progressif des populations à sociétés
égalitaires aux populations hiérarchisées. Au moment de l’invasion
de Puerto Rico, les Espagnols se trouvent confrontés à une
très forte résistance et on observe une migration des Indiens
taïnos vers le nord des Petites Antilles. Il serait curieux
que les Taïnos se soient réfugiés chez des Caraïbes, censés
être des ennemis effrayants !
5.
L’organisation sociale.
Il
y a cependant de réelles différences entre les Grandes et
les Petites Antilles en particulier en ce qui concerne le
type d’organisation sociale.
Les
îles taïnos vivent sous le modèle du caciquat qui
relève du système de la chefferie. Sociétés hiérarchisées avec
régions spécialisées (exploitation du sel, fabrication d’objets
d’art). L’unité économique est la région, pas le village.
Les échanges sont dirigés par une aristocratie : les
Taïnos.
A
l’inverse, les Petites Antilles connaissent des sociétés égalitaires
et l’unité économique est le village. C’est au niveau du village
qu’on fabrique le carbet, la céramique, le bateau, les outils
en pierre. Cela n’empêche pas des échanges de perles ou des
échanges matrimoniaux entre les villages. Dans le village
tous les gens auront un statut égalitaire : il y a des
chefs de guerre mais après la bataille ils ne sont pas dans
une position dominante dans le village. Même chose pour celui
qui dirige des opérations de pêche.
Deux
problèmes : les Européens n’ont pas compris les sociétés
égalitaires et les Espagnols ne se sont pas installés dans
les petites Antilles. Quand les colons s’installent dans les
Petites Antilles, les populations avaient déjà été modifiées
par près de 150 ans de contact avec les populations européennes
comme le montre le meilleur chroniqueur pour les Petites Antilles,
l’Anonyme de Carpentras qui a vécu dans les Petites Antilles
avant l’installation des puissances coloniales (2).
Conclusion
: les changements de terminologie ne sont pas une lubie. Garder
les termes de Caraïbe et d’Arawak rappelle les récits des
chroniqueurs qui, eux, sont problématiques.
(1)
Pour plus de renseignements :
Guide
des collections du Musée Départemental
d'Archéologie, Archéologie Martinique, Gondwana éditions,
1991. Retour
au texte.
Site
du Musée Départemental d'Archéologie et de Préhistoire :
http://www.cg972.fr/mdap/
(2)
Cette chronique a été éditée par Jean-Pierre Moreau sous le
titre : Un flibustier français
dans la mer des Antilles en 1618/1620, Paris, 1987.