Dans le
pays du milliard dépassé d’habitants, « produire,
se reproduire » est la contradiction principale, dans
le contexte du développement, aussi bien en Chine
que d’autres pays du Tiers-Monde.
Comment
concilier, résoudre cette contradiction dans le
contexte chinois ?
La
reproduction peut-elle stimuler la production ?
Le
développement peut-il tempérer la reproduction ?
Pour
le développement, peut-on laisser faire la reproduction
?
A
partir de la fondation de la République, des tentatives
de solutions ont été mises en oeuvre dans la cadre
d’un drame qui s’est déroulé en 6 actes.
1er acte : 1949 – 1957.
Début
de la République populaire à la fin du 1er plan
quinquennal modèle soviétique.
La natalité atteint son maximum avec 45 ‰, alors
que la mortalité se situe à 26 ‰, la croissance
démographique s’élève donc à 1,9% ce qui n’est pas
énorme : c’est le schéma caractéristique de la plupart
des pays du Tiers Monde à l’époque. Quelques années
après, la mortalité tombe à 18‰. Plusieurs raisons
peuvent expliquer cette situation : la paix, le
développement de l’action sanitaire à l’instigation
de la République. Mais la natalité se maintenant
à un très haut niveau, l’accroissement naturel demeure
considérable. C’est ce que montre le premier
recensement réalisé en 1953. Les résultats n’ont
pu être exploités que trois années plus tard. Ils
sont discutables mais précieux. Ils ont permis une
prise de conscience de l’évaluation réelle de la
population par les autorités. Estimée à 500 millions
d’habitants au début de la République, la population
chinoise comptait en réalité 600 millions d’âmes
: ces 100 millions inattendus firent l’effet d’une
bombe, aussi bien en Chine qu'à l’étranger :
c'est le renouveau du « péril jaune » doublé du
« péril rouge » qui déferla sur l'armée américaine
pendant la guerre de Corée. Ce fut une bombe pour
les dirigeants chinois eux-mêmes, en pleine réalisation
du plan quinquennal. Ils parviennent difficilement
à persuader Mao, nataliste dogmatique, de mettre
en place d’une campagne d’éducation pour le contrôle
des naissances. Dans la population, paysanne
viscéralement nataliste, l’application est difficile
: mentalité réfractaire, moyens matériels insuffisants.
Cette campagne lancée en 1956, va « avorter ». Mao
entreprend alors une « purge de la Chine » en éliminant
les responsables. La natalité libérée repart de
plus belle.
2e
acte : 1958-1962
Le
Grand Bond en avant : tentative de construction de
l’utopie.
Cette période se traduit par une mobilisation
de la population qui doit travailler 15 heures par
jour pour le développement. La politique menée répond
à l’adage de Mao « plus la population est nombreuse,
plus l’enthousiasme est grand, plus l’énergie est
forte. » Entre 1959 et 1961 la Chine connaît une famine
généralisée qui causera des millions de morts.
Elle a pour conséquence, l’explosion de la mortalité
et l’effondrement de la natalité et une croissance
négative de la population chinoise chiffrée à la fois
par les Chinois et les Américains. En effet, la Chine
a enregistré 30 millions de « manque à naître »
et une surmortalité de 35 millions de personnes.
Soit l’équivalent du nombre total de morts dans le
monde pendant la 2e Guerre mondiale. A partir de 1962,
la situation se rétablit avec une « récupération
des naissances » différées. C’est la « revanche
des berceaux » ou « les bouchées doubles » qui
a pour conséquence une véritable explosion démographique.
Entre 1962 et 1965, le taux de natalité atteint
50‰, soit 25 à 30 millions de naissances par an.
La mortalité retombe car la population est jeune.
La croissance démographique est donc explosive.
Ce phénomène obère encore aujourd'hui le développement
de la Chine. En 1965, on parvient à nouveau à persuader
Mao de la nécessité de mettre en place une nouvelle
campagne de contrôle des naissances. Elle bénéficie
désormais de l’expérience de la 1ère tentative ; des
démographes procèdent à des études, des spécialistes
lancent la fabrication industrielle de stérilets perfectionnés,
« permanents » car difficiles à ôter, surnommés «
le scarabée du Hunan » et fabriquent à Shanghaï la
première pilule chinoise (que les gens ne veulent
pas). Ce dispositif technique et scientifique est
accompagné par un dispositif social qui consiste à
convaincre les filles de reculer l’âge du mariage
qui, fixé à 16 ans passerait à 23-24 ans et à 26 ans
pour les garçons, ce qui pourrait permettre d'éviter
2 ou 3 enfants naturellement. Cette pression sociale
est rendue possible dans le cadre de la collectivisation
des campagnes à tous les niveaux de la production
sous le contrôle du cadre du Parti Communiste
et également par la surveillance mutuelle (la délation)
à l’usine. Quand deux jeunes gens flirtent, ils sont
convoqués et s’ils persistent, le garçon est envoyé
par exemple en Mandchourie et la fille à Canton. Ce
système a bien fonctionné dans les villes, mais pas
dans les campagnes, où la surveillance était plus
difficile.
3e acte : 1960-1970.
La
révolution culturelle.
Pendant cette période les villes ont connu une grande
agitation, mais les campagnes ont été tenues à l’écart.
Le mot d’ordre de Mao aux gardes rouges était :
« liquider les vieilleries de la Chine », c’est-à-dire,
les traditions sous toutes leurs formes. Il s’est
traduit notamment par l’assassinat des intellectuels...
Cependant,
le « natalisme » n’a pas été touché. La natalité
a donc repris son libre cours et pendant ces quatre
années la Chine a connu une nouvelle marée haute
de sa démographie.
A
partir de 1970, la situation se rétablit.
4e
acte : 1970-1980.
Période
décisive sur le plan démographique.
La
troisième campagne de contrôle des naissances
est lancée. Elle profite des avancées scientifiques
et techniques dans le domaine médical ainsi que
du nouveau contexte de la politique internationale
(entrevue Mao – Nixon). Le stérilet est généralisé
de gré ou de force, la stérilisation massive
est pratiquée de gré ou de force, l’avortement
est autorisé à n’importe quel moment de la grossesse,
en cas d’échec les deux méthodes précédentes (plusieurs
millions de cas). Le recul de l’âge du mariage est
impératif. La coercition est infligée aux femmes
afin lutter contre les mentalités natalistes.
De
1971 à 1980, soit en une décennie, la Chine réduit
de moitié son taux de natalité. De 35 ‰ à la
fin de la Révolution culturelle, il chute à 18 ‰
; le taux de mortalité restant très bas : 8 ‰ (population
jeune).
Seul
le Japon avait accompli une telle prouesse, au lendemain
de la Seconde Guerre mondiale, entre 1947 et 1957,
sous la pression des Américains (avortement généralisé).
5e
acte : 1980 à nos jours.
Rien
n’est réglé.
Dès
le début des années 80, les démographes annoncent
un nouveau baby-boom pour 1986-1987. Les
classes pleines de l’après Bond-en-avant, 300 millions
de petits Chinois nés dans les années 60 arrivent
dans les années 80 à l’âge du mariage et de la reproduction.
Ces classes pleines apportent des contingents de
femmes en âge de procréer qui sont le double de
celles de la période précédente.
Pour
faire face à ce grave problème, la Chine invente
un dispositif unique dans l’histoire de l’Humanité
: « la politique de l’enfant unique » pour les
nouveaux couples des années 80. Ceux qui se marient
sont contraints de signer un contrat de l’enfant
unique. Ceux qui refusent, s’ils ont un enfant connaissent
de graves difficultés. Ceux qui signent reçoivent
: primes, incitations matérielles diverses, accès
au logement, la priorité pour la scolarisation et
les études universitaires de leur enfant (tout ce
qui est rare en Chine). Si un 2e enfant survient
dans le couple, il est contraint de rembourser tous
les avantages perçus, ils subissent des pertes de
salaire.
Ce
système a bien fonctionné dans les villes, les
enfants uniques («petits empereurs»)
sont facilement repérables.Dans les campagnes, les
couples souhaitent à tout prix un garçon, celui-ci
devant prendre soin des parents à leur retraite.
« Faire une fille, c’est jeter de l’eau par
terre ». La fille quitte la famille pour
intégrer celle de son mari. Aussi, lorsque le premier
enfant est une fille, c’est le drame absolu. Les
familles pratiquent l’infanticide des filles ou
les abandonnent, afin de pouvoir tenter de procréer
un garçon. Toutefois, de plus en plus on les laisse
vivre « clandestinement », elles ne sont pas déclarées
à l’état-civil, ne vont pas à l'école, ce sont les
« enfants de l’ombre ». Elles finissent par être
intégrées, mais pas en totalité. Les démographes
chinois estiment qu'il y auraient actuellement 100
millions de bébés " au noir", essentiellement
des filles. A partir du début de la décennie 90,
on a autorisé les ménages paysans à faire un 2ème
enfant si le 1er est une fille. La majorité des
ménages paysans ont 2 à 4 enfants. La politique
de l'enfant unique a donc été un échec dans les
campagnes.
Cette
politique est d’autant plus contradictoire, qu’elle
a été mise en oeuvre à peu près en même temps que
la suppression des communes populaires entreprise
dans les années 80 : l'encadrement des paysans a
disparu et les contrôles se sont révélés insuffisants.
Dans les villages, les responsables du planning
familial ont eu une action difficile. Politique
agraire et politique démographique opposées ont
été la cause principale de l’échec du contrôle des
naissances dans les campagnes.
Le
6e acte ?
Pour
les démographes, dans une vingtaine d’années la
plupart des 80 millions de fils uniques nés pendant
cette période, ne trouveront pas de femmes en
Chine. La solution ne serait-elle pas de pratiquer
la polyandrie tibétaine : une femme pour
4 hommes ?
Conclusion
La
Chine a accompli sa transition démographique en
50 ans, alors que l’Europe occidentale a mis 150
ans. Ne faut-il pas chercher là une des causes
des échecs rencontrés par les dirigeants chinois
depuis 1949 ?