
L'usine
du François en 1900.
I.
La genèse de la grève.
Pour comprendre la genèse de la grève de février 1900, son originalité,
il faut remonter aux années 1880.
Le
contexte
économique et social.
La
vie économique et sociale dépend de la canne à sucre.
Sur
les 33 000 hectares cultivés à la fin des années 1870, la
canne couvre
18 000 hectares alors que les cultures vivrières ne couvrent
que 14 000 hectares et les cultures d’exportation secondaires
(café, cacao) quelques centaines d’hectares. La valeur des
produits tirés de la canne (sucre, mélasse, tafia) représentent
80% de la production agricole totale.
La
structure de la propriété.
Les
habitations-sucreries connaissent des mutations depuis le
second empire avec la création des usines centrales. Ainsi
au début des années 1880
la structure est duale avec des habitations-sucreries
qui fabriquent le sucre roux et des habitations sous contrat
avec l’usine qui lui livrent de la canne. Un afflux de capitaux
avait permis la création de ces usines. Les dividendes sont
élevés et atteignent presque 40
% dans
beaucoup d’usines. Ces capitaux proviennent en partie des
prêts du Crédit Foncier Colonial.
Le
traitement des 318 000 tonnes de canne sur les 200 habitations-sucreries
produit 19 000 tonnes de sucre brut à destination des États-Unis
surtout et les
308 000 tonnes de canne manipulées dans les 16 usines donnent 23 000 tonnes de sucre à destination de la métropole.
La
main d’œuvre est constituée aux 2/3 de travailleurs
créoles, indigènes. Ils
vivent hors des habitations et sont souvent des petits propriétaires
qui deviennent des salariés au moment de la plantation et
de la coupe de la canne. Ils vivent sur les hauteurs et cet
emploi salarié est un complément indispensable. Ce sont eux
qu’on appelle des « gens
étrangers ».
Il
y a aussi des gens casés
(ils vivent sur les habitations dans des cases et ont passé
un contrat avec le propriétaire). Ces cases sont souvent occupées
par des immigrants indiens.
L’immigration fut subventionnée
de 1852 jusqu’en 1885 : dans les années 1870 par exemple
on compte 12 000 Indiens.
La
forme de travail sur l’habitation, c’est le travail à la tâche.
Une tâche dans les années 1850 c’est 300 pieds de canne tant
pour le sarclage que pour la coupe : elle correspond
à 4/5 heures de travail. A la fin des années 1870 et au début
des années 1880 le travailleur perçoit pour la tâche un salaire
de 2 francs. En 1848, 2 francs c’était le salaire moyen d’un
ouvrier non qualifié. Quant aux Indiens, ils sont en principe
sous contrat (nourriture plus
salaire sur 26 jours mensuels de travail). Le salaire
plus la ration sont équivalents à environ 0,80 franc.
Tout
ces travailleurs vivent dans des conditions difficiles :
leur espérance de vie est d’à peine 30 ans. Pour les Indiens
soumis à l’arbitraire des engagistes, c’est pire. Eugène Desgrottes,
un des rares propriétaires contre lequel l’administration
n’a relevé aucune infraction au contrat d’engagement
n’a pas d’infirmerie : elle n’était obligatoire
que pour les propriétaires possédant plus de
20 engagés.
Dans
les années 1884/85 débute la crise sucrière due
à la rivalité sucre de canne/sucre de betterave dans un contexte
de surproduction mondiale et de concurrence entre pays producteurs
de sucre. Elle dure une vingtaine d’années (malgré un léger
mieux 1896/1901) et affecte
l’ensemble de la vie économique et sociale. Les prix du sucre baissent d’environ 30 %. La surproduction
de sucre entraîne une baisse de la valeur des exportations.
En
1882 la valeur en francs des exportations est environ de 24
millions de francs, en 1890 elle a chuté à 12 millions de
francs. La valeur des exportations de sucre a donc chuté de moitié tandis que le volume lui n’a chuté
que d’un tiers. En gros un kilo de sucre est passé
de 1,06 francs à 0,39/0,48 franc. La crise sucrière a mis
fin à la belle époque
des producteurs de sucre. On ne retrouve plus
le niveau de rentabilité des exportations comme dans la période
qui a précédé 1884.
Les
conséquences de la crise sucrière :
Les
propriétés lourdement hypothéquées, sont saisies et rachetées
par le Conseil Général ou rentrent dans le domaine foncier
des usines. Le domaine de l’usine du Galion à Trinité passe
de 900 à 3210 hectares. Le domaine
des usines de Rivière Salée et de Petit Bourg administrées par la famille Hayot s’accroissent aussi considérablement.
Pour la grève de 1900, les ouvriers vont aussi dans
les usines qui sont désormais le centre de l’activité sucrière
de la Martinique.
·
Le salaire en 1900 pour la coupe de la canne est passé à un
franc et même moins alors que la tâche a augmenté. Elle est
en effet souvent passée
à 700 /900 pieds de canne (on est loin des 300 pieds
de 1850).
· Il y a aussi le système de la demi-journée institué pour contrer
l’absentéisme. Toute personne qui ne fournit pas une journée
complète de travail n’est rémunérée que pour une demi-journée.
· Le système du « piquant » aggrave les
conditions de travail : si
le géreur pense qu’il y a une malfaçon, il
pique une barre dans le paquet et le travailleur n’est
pas payé. Le piquant donnait lieu à de nombreux abus.
·
Le caïdon (mot indien) :
c’est un morceau de métal gravé aux initiales du propriétaire,
bon que donne le propriétaire à ses cultivateurs : il
ne peut acheter que sur les boutiques de l’habitation appartenant
à son employeur ou à son prête-nom. L’ouvrier au moment de
la paye ne perçoit que la différence entre ses dettes et son
salaire si le solde est positif.
Deux
autres éléments aggravent les conditions de travail du salarié :
Les
colonies sont désormais soumises au même régime douanier que
la métropole. Cette loi d’assimilation est en fait une
loi protectionniste destinée à défendre
les produits agricoles et industriels français contre
la concurrence étrangère. Les conséquences sont la chute du
commerce entre la Martinique et l’étranger et la très forte
hausse du coût de la vie avec la cherté des produits français
et le renchérissement du prix des marchandises venues des
États-Unis.
Il
sert à compenser les bas prix du sucre et
à rétablir l’équilibre entre importation et exportation.
Le change c’est la différence entre les francs émis par les
banques des Antilles
et ceux émis par la Banque de France. Il y a une sorte
de dévaluation du franc martiniquais. Une traite de 1000 francs
de la métropole
sera payée 1150 francs en Martinique. L’élévation du taux
de change profite aux usiniers
mais pénalise la masse des consommateurs dont le niveau
de vie est bas car les marchandises importées de France coûtent plus cher.
Dès
1882, un mouvement de grève sporadique éclate dans
la région de Sainte-Marie. Un autre mouvement, plus original,
car il touche les usines, voit le jour aux usines du François
et du Robert en 1885 : les travailleurs protestaient
contre la baisse des salaires. Et, en 1900, éclate la « grande
grève ».
Contexte
politique
La
misère des travailleurs est décisive pour expliquer leurs
revendications salariales.Mais on peut aussi noter l’exploitation
de ce sort difficile pour des raisons politiques (le suffrage
universel existe en Martinique depuis les années 1870) tant
par les usiniers
et propriétaires que par la bourgeoisie de couleur.
En
1885 scission au sein des Républicains qui sont des notables
de couleur (les Républicains avec ce que cela suppose à l’époque :
liberté de la presse, syndicalisme, laïcité et obligation
scolaire…). D’un côté les Hurardistes, partisans de Marius
Hurard. De l’autre, les Deprogistes partisans d’Ernest Deproge.
Le point de discorde c’est l’assimilation, que les premiers
refusent car ils ont des tendances autonomistes, et que les
seconds revendiquent.
Un
des principaux administrateurs de l’usine du François, Fernand
Clerc a décidé d’entrer en politique ouvertement en créant
le « parti nouveau »
ou parti républicain progressiste. Jusqu’alors les Blancs
créoles, par refus de
la République avaient déserté l’arène politique. Fernand
Clerc pensait
attirer à lui une partie des Hurardistes. La propagande électorale
incitait les cultivateurs à voter pour le parti nouveau, parti
qui promettait d’améliorer la situation de l’économie sucrière
et par là même les salaires. Aux élections
législatives de 1898, les deux élus pour la Martinique
sont les deux candidats du parti nouveau : un métropolitain
Denis Guibert (journaliste parisien qui passe pour être un
personnage bien en cour auprès des ministres) dans le Nord,
et Osman Duquesnay, ancien maire de Fort-de-France, dans le
Sud. Or, aucune amélioration ne se produit, aucun relèvement
de salaire. Donc il y a un contexte de mécontentement face
à des promesses non tenues.
Les
adversaires du parti nouveau, les Deprogistes, républicains
radicaux qui dominent le conseil général,
ont décidé
de défendre la « classe prolétarienne » (avec des
revendications modérées cependant ). Peut-être ont-ils laissé
entendre qu’il y avait
une relative amélioration de l’économie sucrière. On
constate alors que les dividendes versés aux actionnaires
ont augmenté :
pour l’usine de Petit Bourg : 8 % en 1897, 18,55 % en
1898 et 23,83 % en 1899. Même chose à l’usine de Rivière-Salée,
du François, de Sainte-marie et de Basse-Pointe.
Les
Deprogistes seront tenus pour responsables de la grève par
certains. Les Blancs créoles vont expliquer les événements
de février 1900 comme une tentative de reconquête démagogique
par la bourgeoisie de couleur et ses politiciens.
II.
La grève dans le temps et l’espace. (cliquer
ici).
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