1. QU'EST-CE QU'UNE VALEUR ?
On peut
proposer trois approches complémentaires :
- Une valeur c'est une référence pour agir : ex. l'honnêteté,
la sécurité, la sûreté.
- Une valeur c'est un idéal de perfection, c'est-à-dire
un horizon, quelque chose qu'on ne peut atteindre, mais qu'on
poursuit : ex. l'égalité - elle n'existe pas mais fait agir.
- une valeur c'est un critère de jugement. Il existe
deux formes de jugement : le jugement de connaissance et le
jugement de valeur. Le premier n'est pas suffisant pour agir,
c'est le jugement de valeur qui va faire agir concrètement.
ex. il ne faut pas tuer. la cigarette tue, est un jugement
de connaissance, il y a donc un choix à faire : fumer/ne plus
fumer. Si je privilégie la santé, je ne fume plus. Si je privilégie
le plaisir, je fume. Le problème de la valeur se pose si je
fais du tort.
Aujourd'hui
au nom de la science, du politique, de l'écologie, on impose
des valeurs. Il faut apprendre aux élèves à porter des
jugements de valeur. C'est dans les valeurs que réside
le sens ; ne pas confondre finalités et sens. Le sens se dégrade
dans les fins. Or la fin justifie les moyens.
Les valeurs
c'est ce qui donne du sens à la vie humaine.
2. FAUT-IL TRANSMETTRE DES VALEURS ?
Réponse
NON.
Il n'y
a pas de valeurs qui vaillent, les valeurs dissimulent
des rapports de force, elles véhiculent l'autorité. C'est
l'opinion des philosophes post-modernes (nihilistes)
qui s'opposent à l'idée que les valeurs puissent transcender
la vie humaine ( FOUCAULT contre le rapport de force, DERRIDA
pour le primat du désir). Or, qu'est-ce que l'éducation si
aucune transmission n'est possible ?
Jean HOUSSAYE, qui a écrit de multiples ouvrages sur les valeurs,
pense que l'autorité est contradictoire avec l'éducation.
Mais ce qui est un projet pour un universitaire l'est-il pour
un pédagogue ?
Le courant
de la pédagogie institutionnelle, devenu anarcho-lacanien
aujourd'hui, a un certain impact. Francis HUMBERT, Bernard
DEFRANCE pensent que le rôle de l'enseignant n'est pas de
transmettre des valeurs, mais d'aider les enfants à construire
leurs propres valeurs, vision anhistorique de la construction
des valeurs, c'est une apologie de la "juvénilité
". Ce courant est influent dans le primaire, un peu dans
le secondaire, c'est l'idéologie dominante dans la "
Jeunesse et Sport ".
Réponse
OUI.
Il y a
donc des valeurs à transmettre, Comment les transmettre ?
3 réponses qui correspondent à 3 grandes conceptions de l'éducation.
a)
Bernard DEFRANCE : CONCEPTION LIBERTAIRE ET NATURALISTE.
Il existe une nature humaine fondamentalement bonne. On cherche
"l'épanouissement personnel" de l'enfant,
cf. la Loi d'Orientation (l'enfant est une plante, l'enseignant,
un jardinier qui réunit les conditions nécessaires à l'épanouissement
de "la plante"). cf I'EmiIe de Rousseau, l'enfant
est perverti par la société, il faut protéger l'enfant de
l'environnement social, créer un environnement artificiel,
puis faire confiance aux enfants, (la loi est en eux). Dans
cette conception, le courant pédagogique dit que l'éducateur
est celui qui permet l'émergence de la loi qui est dans l'enfant.
b)
la conception MORALISATRICE ET NATURALISTE.
l'enfant
est naturellement " mauvais " cf Freud,
l'enfant est un pervers polymorphe (" le ça ").
Son " sur-moi " lui vient de l'éducation, de l'autorité
du père. La violence est donc fondatrice, l'éducation doit
lui permette de maîtriser ses pulsions l'enfant devient homme,
il doit quitter l'animalité " pour l'humanité ".
La conception religieuse appartient à la même famille.
c)
La CONCEPTION CULTURALISTE (non naturaliste).
Il n'existe
pas de " nature humaine ", la nature est commune
à tous les êtres vivants cf. Hannah ARENDT, observation d'une
chatte, elle éduque ses chatons, elle leur apprend à vivre,
l'homme fait de même. L'homme " met ses enfants au monde
", il les introduit à ce monde avec sa culture,
ses règles. Le propre de l'éducation humaine c'est la transmission
d'une culture. L'éducation n'est pas seulement " apprendre
à vivre " mais aussi " conserver le monde ",
sinon ce dernier sera détruit par les jeunes. Ce n'est pas
arroser une plante, c'est "transmettre un héritage ".
Le mot clé c'est le mot TRANSMISSION. La question "
peut-on enseigner les valeurs? " n'a de sens que si on
se place dans cette conception.
3. QUELLES VALEURS SONT TRANSMISES
PAR L'ÉCOLE ?
1)
préalable : Indication sociologique
Un ouvrage
de 1997, La démocratie au Lycée reproduit une enquête
dans laquelle on a demandé aux élèves de lister les valeurs
- bien transmises par l'école : le sens de l'effort
- mal transmises par l'école : le respect, l'honnêteté.
Le respect est devenu une valeur cardinale de notre société.
Que recouvre cette irruption de la valeur de respect ?
Que
veut dire le respect ?
Il faut le distinguer de la tolérance qui s'adresse aux
idées. Le respect s'adresse à la personne, à l'identité
personnelle ou collective. Il s'agit de respecter la dignité,
une notion nouvelle qui apparaît dans la Déclaration universelle
des droits de l'homme de 1948 : " les hommes naissent
égaux en droit et en dignité ". La dignité n'est
pas un concept juridique, c'est une notion d'ordre moral.
Elle est difficile à intégrer dans le droit.
ex. : problème de la bio-éthique : dans quelles conditions
doit-on accepter l'expérimentation sur l'homme ? si elle est
porteuse de bien ? si le cobaye est volontaire ?
Cela suffit-il ? l'idée de dignité renvoie à quelque chose
de " sacré ". Mais les gens sont divisés par le
concept de dignité.
Dans le monde scolaire, nous sommes pris au dépourvu par ce
concept. L'école républicaine n'est pas faite pour respecter
les élèves, mais pour les émanciper.
C'est une école inégalitaire, les élèves ne sont pas
" dignes " de la même reconnaissance, cette dernière
dépend de leurs résultats, de leur degré d'émancipation,(ex.
l'élève qui n'est pas le jouet de la mode est mieux reconnu
que celui qui la suit>. Or les élèves demandent la même
reconnaissance " je veux être reconnu avec ce que je
suis, quelque soit ce que je fais ". Il y a actuellement
une montée de la demande de respect égalitaire.
L'honnêteté
: pourquoi cette conviction que l'école ne transmet pas l'honnêteté
?
Les professeurs
seraient-ils malhonnêtes ? cf. un rapport de l'lnspection
Générale sur l'absentéisme lycéen produit par B. TOUTLEMONDE
montre que la majorité des mots d'absence sont des faux.
Tout le monde le sait : parents, élèves, administration. On
est donc dans un système " officiellement malhonnête
". Ce système perdure en l'état, car sans lui, y aurait-il
encore des élèves dans les établissements ? Et avec lui l'absentéisme
est contenu dans une fourchette de 3 à 6%. D'ailleurs, les
causes de l'absentéisme sont toujours de " bonnes causes
" pour réviser, pour éviter une mauvaise note. Les parents
sont d'accord, surtout s'il s'agit d'une stratégie de réussite.
Or la valeur principale du lycée aujourd'hui c'est l'efficacité
(réussite) et non l'honnêteté.
2)
Est importante l'idée que les valeurs se transmettent par
des actes.
Si l'on
reste au niveau des discours, force est de constater que ces
derniers sont inopérants. Les actes s'organisent en systèmes.
Les élèves veulent que les valeurs s'actualisent, se mettent
en actes. Les élèves adhèrent alors aux valeurs que transmet
l'enseignant. Les enseignants sont donc contraints de conformer
leurs actes aux valeurs qu'ils transmettent car il n'y
a pas de transmission de valeurs sans mise en actes.
3.
comment choisir les valeurs à transmettre ?
cf. pluralité
de valeurs dans les sociétés démocratiques contemporaines
: valeurs familiales, valeurs sociales, valeurs morales.
Question
aux parents (CREDOC 1993) Quelles sont les valeurs que vous
voulez transmettre à vos enfants ?
Par ordre
décroissant :
- le respect
de l'environnement 93%
- l'honnêteté 90%
- prise de responsabilités dans la cité 84%
- la persévérance 81%
- le sens de la famille 75%
- le contact avec la nature 61%
-la tolérance 64%
- s'intéresser aux grands choix politiques... 12%
Comment
interpréter ces chiffres ?
Certains sociologues donnent un sexe aux valeurs. Les cycles
économiques détermineraient le sexe des valeurs. Durant les
Trente glorieuses, les valeurs féminines sont en tête : épanouissement
personnel ,bonheur, liberté, environnement.
Avec la crise choix des valeurs masculines : courage, persévérance,
maîtrise de soi...
Question
posée aux jeunes de 15 à 24 ans en 1984 et 1996
Ils privilégient
l'amitié, la famille, l'amour.
Selon une étude récente commandée à la SOFRES par la FSU,
le trio de tête est la famille (99%), l'amitié (97%), le travail.
Ce dernier passe un peu au-dessus de l'amour, cependant la
valeur " travail " est assez composite car elle
renvoie aussi au métier, à l'argent. Progrès d'une valeur,
les droits de l'homme (74%) avant l'amour en 1996 or, en queue
de liste, figure la politique (4%).
Ici réside une contradiction car les droits de l'homme
sont une construction politique.
Il est donc impératif de faire l'éducation politique des jeunes,
de leur montrer qu'il n'existe pas de droits de l'homme sans
politique, à un moment où la " débrouillardise "
est de plus en plus érigée en valeur.
Les différentes
valeurs :
- valeurs sociales
- valeurs politiques
-valeurs morales : honnêteté, franchise
- valeurs intellectuelles
- valeurs esthétiques
- valeurs familiales : autorité, amour, fraternité,
aucune société,
aucune éducation n'échappe à ces valeurs.
François de SINGLY, un sociologue constate que les confits
entre école et famille ne cessent de croître. Autrefois
la répartition des rôles était claire : amour : dans la famille,
l'école maternelle ; autorité : à l'école primaire (cf. le rôle
du " maître ").
Aujourd'hui, avec la décomposition-recomposition des familles,
il existe un malentendu : qui prend en charge les valeurs familiales
que sont l'autorité, l'amour, la fraternité ?
Tout le monde cherche l'épanouissement personnel, les familles
veulent que l'école se charge de l'autorité, et l'école
reproche aux familles de ne plus exercer leur l'autorité, chacun
veut refiler à l'autre le " mistigri " ou " pouilleux
" qu'est l'autorité (elle est peu gratifiante).
Existe-t-il aujourd'hui un rôle clair dévolu à l'école ? Elle
ne peut enseigner ni les valeurs familiales (elle entre en conflit
avec la famille), ni les valeurs sociales (conflit également
: c'est la société qui les transmet).
. l'école
doit se consacrer à d'autres valeurs, surtout politiques et
morales. Mais comment distinguer les valeurs politiques et
morales des valeurs sociales ?
Selon
Olivier REBOUL, 1992, Les valeurs de l'éducation, il
n'existe pas de valeurs sans renoncement. C'est une réponse
à la question de la valeur des valeurs et à celle du "
au nom de quoi ? ".
Ex. l'honnêteté est une valeur : elle implique la renonciation
à un bien illicite. Reboul va plus loin et déclare qu'il n'y
a pas de valeurs sans sacrifice, sans sacré.
Le problème c'est que l'idée de sacré fait de moins en moins
partie de notre monde. Selon Reboul, dans la modernité, le
sacré est choisi. L'homme moderne choisit les valeurs qu'il
veut faire vivre. Il n'accepte pas seulement ce que transmet
la tradition. Les fêtes laïques célèbrent des sacrifices,
elles sont le souvenir entretenu de l'œuvre de ceux qui nous
ont précédés.
Y-a-t-il des valeurs martiniquaises ? le débat est ouvert.
Conclusion
Les valeurs
sont des abstractions engluées dans la culture, dans des comportements
(A. PROST). Les valeurs sont insérées dans des idéologies,
des systèmes d'élucidation (d'explication) globale du monde.
Or on constate la fin des idéologies porteuses de valeurs.
Si on se réfère au débat des sociologues :
- avec la conception post moderne, il n'y a pas de valeurs,
c'est le règne du relativisme sociologique et culturel tout
le monde a ses valeurs, d'où l'individualisme des valeurs.
C'est le " temps des tribus ". On voit la société
en sectes, en écoles, en communautés. Courant fort dans les
pays anglo-saxons, aux Etats-Unis se répand le mouvement "
les enfants d'abord ".
En face,
deux grandes idéologies :
- l'idéal républicain : fait l'apologie de l'unité
; l'intérêt général (trop vite assimilé à l'Etat). Mais l'Etat
est -il dépositaire de l'intérêt général ? Sa morale est le
civisme, en vertu duquel l'intérêt général est toujours supérieur,
meilleur, que les intérêts particuliers (systèmes sans valeur).
L'intérêt général mérite que l'on sacrifie l'intérêt particulier.
- le courant démocrate : fait l'apologie de la différence
(cf. Alain TOURAINE; WIEVOHKA) travaille sur la théorie, ce
qui est transcendant, c'est le droit par rapport au bien,
le juste par rapport à l'injuste. Le groupe doit mettre en
place un consensus politique, se mettre d'accord sur des règles
et décider qu'il existe une limite à l'obtention des droits
politiques par les groupes minoritaires ex. le droit d'excision
chez les Maliens. La limite ce sont les droits de l'homme.
Il faut fixer aussi les droits de sortie du groupe, sinon,
va-t-on vers une cohésion sociale si on fonde le droit sur
ce qui différencie et non sur ce qui unit ?
Peut-on bâtir une société sur des différences ? Pour les démocrates,
l'école doit enseigner la tolérance.
L'école républicaine, selon Obin, a été mythifiée, c'est une
école ségrégationniste, elle a opéré et opère encore un tri
méritocratique (cf. Bourdieu), elle a bien fonctionné pendant
les Trente glorieuses (le tri était promotionnel), aujourd'hui
c'est différent.