II. Un nouveau capitalisme pour une production de masse
Document 5.
La fièvre de placement dans les sucreries
1860
- Un nouvel espoir s’offre enfin à la Martinique : le Gouvernement
français vient de créer le Crédit Colonial... Il
s’agit là d’une société anonyme au capital
de trois millions de francs dont l’objet est de prêter à
long terme les sommes nécessaires à la construction de sucreries
dans les colonies françaises ou à l’amélioration
de celles qui existent déjà.
Une vraie fièvre de placement va alors saisir tous ceux qui possèdent
quelque argent ou suffisamment de biens pour garantir un emprunt. […]
On voit même certains prêtres séculiers investir sans
vergogne dans les sucreries... le denier du culte ! Des voies de chemin
de fer destinées au transport des cannes font leur apparition dans
l’île […]
La première année suivant sa construction, l’usine
de la société Bougenot, Quenesson, Guiollet & Cie réalise
600 000 francs-or de bénéfice brut. C’est la stupéfaction
! Et ce n’est qu’un début : tous les ans, l’usine
distribuera en effet 25 % de son capital sous forme de dividendes et se
payera même le luxe d’affecter 6 % de ses profits à
un fonds de réserve. Le chemin de fer est amorti dix mois après
son achat. On commence à parler d’or blanc...
Les usines surgissent comme champignons d’un bout à l’autre
de l’île et rien ne semble alors pouvoir freiner cette frénésie
d’investir et de construire […]
Le pays est bientôt recouvert de cannes comme il ne l’avait
jamais été auparavant.
B. Petitjean-Roget,
Le Mémorial Martiniquais, 1979, tome3 p.26
Q. 4.Après
avoir défini les mots ou expressions suivantes. : société
anonyme, capital, prêt à long terme, dividende, justifiez
l’expression « fièvre de placement dans les usines
sucrières ».
Q. 5. Trouvez les
raisons qui ont poussé le gouvernement à créer le
Crédit Foncier Colonial.
Document 6. a L’exportation du sucre antillais de 1830 à
1909
| Années |
Sucre
exporté de Martinique (moyenne annuelle en tonnes) |
Sucre
exporté de Guadeloupe (moyenne annuelle en tonnes) |
| 1830-1839 |
24179 |
32393 |
| 1840-1849 |
25780 |
29234 |
| 1850-1859 |
24496 |
21303 |
| 1860-1869 |
32095 |
29278 |
| 1870-1879 |
42175 |
39732 |
| 1880-1889 |
40876 |
47380 |
| 1890-1899 |
31681 |
35910 |
| 1900-1909 |
34927 |
- |
D’après
Historial antillais, tome IV, p. 415-416 Document
6. b La production sucrière antillaise : prospérité
et incertitudes
[…] La production sucrière en Martinique et en Guadeloupe
croît rapidement avec la création de ces nouvelles usines
entre 1868 et 1884 et pourtant la production de chacune de ces deux îles
ne représente plus alors que 9 à 10% des besoins français
. […]
Pour la Martinique et la Guadeloupe après une incomparable période
de prospérité s’ouvre une période d’incertitude.
La crise qui va s’installer à partir de 1884 va frapper plus
durement les usines les plus récentes qui n’avaient pas encore
eu le temps de se constituer des réserves . […]
Une grave crise de surproduction s’installa à l’échelle
mondiale… Les cours s’effondrent sur les marchés extérieurs
qui n’offrent plus de débouchés intéressants.
Historial
antillais, tome IV, p. 411, 412, 413
Q. 6.
Que peut -t-on déduire des documents 6 a et b sur l’évolution
de la production sucrière antillaise ?
III. Une société en mutation ?
Document 7.
Le salariat agricole en 1870.
L'abolition
de l'esclavage ne s'était pas accompagnée d'une réforme
profonde du régime de la propriété[…] Aussi,
en 1870, retrouve-t-on, comme avant 1848, une mince couche de grands propriétaires
blancs, les « békés », détenteurs de
l'essentiel des terres, et une masse importante de main-d’œuvre
noire à laquelle se sont ajoutés des immigrants indiens.
Mais les rapports entre ces deux éléments ont pris, du fait
de l'abolition, un caractère nouveau, ils sont désormais
fondés sur le salariat. Certes, avant l'abolition, il existait
des salariés, ouvriers et artisans de couleur de Saint-Pierre et
de Fort-de-France. Mais leur nombre, après 1848, s'est accru de
toute la masse des anciens esclaves qui n'ont pu accéder ou qui
ont accédé insuffisamment à la propriété,
et le salariat encore embryonnaire en 1848 s'est trouvé déplacé
de la ville vers la campagne où la culture de la canne, comme sous
l'esclavage, exige le maintien d'une main-d'oeuvre nombreuse. C'est cette
prédominance de la main-d’œuvre salariée employée
à la culture de la canne que font apparaître les statistiques
[…]
Jacques
ADELAIDE-MERLANDE, Les origines du mouvement ouvrier en Martinique,
1870-1900, Paris, Karthala, 2000.
Q. 7.
Quelle grande transformation sociale s’est produite en Martinique
dans la deuxième moitié du XIXe siècle ?
Document 8.
Le piquant et le caïdon.
Réponse
à une enquête menée en avril 1900 par l’inspecteur
général Picanon envoyé par le Gouvernement Waldeck-Rousseau,
après la grève de février 1900.
...
Je ne suis pas partisan des amandes (sic) ou piquants (1), aussi je préfère
dire à mes représentants de bien surveiller le travail de
chaque cultivateur afin que tout travail mal commencé soit immédiatement
refait et en cas de refus, que le cultivateur soit renvoyé de l'atelier
pour éviter tout conflit au jour de la paye. Je sais cependant
que sur certaines propriétés ces piquants existent.
Certains patrons font le commerce chez eux en délivrant des bons
ou caïdon (2) aux ouvriers qui demandent à acheter de la marchandise
et le samedi soir à la paye ces bons ou caïdon sont déduits
du chiffre du travail de la semaine.
J'ai toujours entendu dire que les patrons majoraient de beaucoup le prix
des articles qui revenaient aux acheteurs environ deux fois plus cher
que le taux du commerce des bourgs[…].
Le caïdon pour le cultivateur peut-être considéré
comme un avantage, parce que cette monnaie lui est don-née sur
sa semaine en cours et lui permet de subvenir à ses nécessités.
Cependant à bien considérer, le caidon ainsi donné
paralyse la liberté du consommateur vis-à-vis du vendeur
et paralyse le commerce des bourgs avoisinant les propriétés,
le caïdon n'ayant pas cours dans d'autres endroits où il est
émis.
(1)
Amende ou piquant : Le piquant était la retenue du salaire total
à la suite d'une malfaçon, quelle que soit l'importance
de la malfaçon. La barre en regard du nom du travailleur, barre
représentant sa journée, était pointée par
l'économe qui avait reconnu une malfaçon (explication fournie
par un propriétaire, Adrien des Grottes).
(2)
Caïdon : Le terme, selon certains propriétaires serait d'origine
indienne (dravidienne ?) signifiant papier ou fiche. C'était l'équivalent
d'un bon (pièce de zinc, morceau de cuivre, carré de carton)
échangeable contre des denrées dans les boutiques dépendant
de l’habitation.
Jacques
ADELAIDE-MERLANDE, Documents d’Histoire antillaise et guyanaise
(1814-1914), 1979, p. 301
Q. 8. Quelle réflexion
les pratiques du piquant et du caïdon vous inspirent-elles ?
Document 9. La grève de février 1900 en Martinique
a. les communes touchées par le mouvement.

D’après
Jacques Adelaïde-Merlande
b.
La première grève générale d’ouvriers
agricoles de Martinique.
En Février 1900, la Martinique connaît sa première
grève générale d'ouvriers agricoles (le terme doit
être pris dans un sens large, car il désigne aussi nombre
de petits propriétaires, employés saisonnièrement
sur les habitations). Il y avait eu, dès les débuts des
années 80, des mouvements de grève sporadiques : en 1882
sur le territoire des communes de Sainte-Marie et de Trinité, en
1885, aux usines de Robert et de François.
Jacques
ADELAIDE-MERLANDE, Documents d’Histoire antillaise et guyanaise
(1814-1914), 1979.
Q. 9.
Quelles sont les régions touchées par le mouvement de grève
? Pourquoi ? En quoi cette grève présente-t-elle un caractère
nouveau ? (documents 9 a et b)
c.
La grande grève de 1900
C’est également dans la région de Sainte-Marie que
prennent naissance divers mouvements grévistes, au début
de l’année 1900. […]
Au terme de la première journée, le mouvement gréviste
reste limité. La réaction des autorités ne se fait
pourtant pas attendre, […] le Gouverneur fait intervenir la gendarmerie.
Mais il compte surtout sur les troupes d’infanterie de marine pour
protéger les Usines. Au soir du 5 février douze ouvriers
agricoles ont déjà été arrêtés.
[…] Les revendications des grévistes se précisent
: elles concernent désormais et le salaire et la définition
de la tâche. Cette double revendication apparaît dans une
pétition que 5 « délégués » des
grévistes de Sainte-Marie adressent au juge de paix de Trinité
: « Tant que la crise a sévi, nous avons souffert ; aujourd’hui
que les affaires sont belles, nous demandons à être mieux
traités. Les directeurs d’ Usine ont reçu des augmentations
de solde et les actionnaires ont touché de gros bénéfices.
Nous demandons nous aussi notre petit bénéfice : nous voulons
le salaire de un franc cinquante au lieu de 1 franc, nous voulons aussi
que la tâche soit fixée à 100 pieds de canne ».
La journée du 8 février semblait bien se dérouler.
[…] Seul fait nouveau : pour la première fois, des ouvriers
d’ Usine se joignent à la grève. Puis, dans la soirée,
l’effroyable nouvelle. Au François, devant l’ Usine,
les soldats ont tiré. […] De la fusillade, le commissaire
de police présent sur le terrain donne sa version. « Les
grévistes, environ quatre cents, sont entrés en partie sur
la voie ferrée conduisant à l’ Usine, à 70
mètres environ de cet établissement, tandis que le Maire
et son adjoint et moi parlementions avec la foule, la troupe sans sommation
aucune a fait feu et douze hommes sont tombés dont deux à
nos côtés ». […] La version du Lieutenant Kahn,
qui commandait la quinzaine d’hommes présents devant l’usine,
n’est pas tout à fait la même. Il affirme avoir été
attaqué par des « émeutiers qui arrivèrent
sur les baïonnettes croisées … poussant des cris menaçants,
brandissant leurs armes…aucune hésitation n’était
plus permise. J’ai ordonné le feu et, menacé de plusieurs
côtés, tiré moi-même sur un homme dont le coutelas
allait s’abattre sur moi ». […]
Le bilan est lourd : dix tués, une douzaine de blessés dénombrés.
Et les observations du médecin, qui examine les victimes, mettent
en doute la version donnée par le lieutenant Kahn : trois personnes
sont mortes de balles reçues dans le dos. De plus, la plupart des
victimes furent touchées alors qu’elles se trouvaient à
une trentaine de mètres des soldats.
Historial
antillais, Tome IV, p..380 à 383
Q. 10. Classez les
acteurs de ce conflit en fonction de leur rôle.
Q. 11. Relevez les revendications des grévistes.
Document
11. Une vision de la Martinique vers 1939.
Au bout du petit matin, au-delà de mon père, de ma mère,
la case gerçant d'ampoules, comme un pêcher tourmenté
de la cloque, et le toit aminci, rapiécé de morceaux de
bidon de pétrole, et ça fait des marais de rouillure dans
la pâte grise sordide empuantie de la paille, et quand le vent siffle,
ces disparates font bizarre le bruit, comme un crépitement de friture
d'abord, puis comme un tison que l'on plonge dans l'eau avec la fumée
des brindilles qui s'envole. Et le lit de planches d'où s'est levée
ma race, tout entière ma race de ce lit de planches, avec ses pattes
de caisses de Kérosine, comme s'il avait l'éléphantiasis
le lit, et sa peau de cabri, et ses feuilles de banane séchées,
et ses haillons, une nostalgie de matelas le lit de ma grand-mère.
(Au-dessus du lit, dans un pot plein d'huile un lumignon dont la flamme
danse comme un gros ravet... sur le pot en lettres d'or : MERCI).
Aimé
Césaire, Cahier d’un retour au pays natal, 1939.
Q. 12. A travers cette
description de la case, quelle analyse le poète Aimé Césaire
fait-il de la situation de la Martinique en 1939?
Travail
de synthèse
• Rappeler:
-
thème
- problématique
•
Travail de groupe : 3 groupes = 3 paragraphes dans lesquels doivent apparaître
les mots clés.
(1 - transformations techniques, 2 – transformations économiques,
3 – transformations sociales )
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